Neil Gaiman, Michael Green
et Bryan Fuller (scénario)

American Gods,
saison 1

8 épisodes
Diffusé sur Starz
Saison produite en 2017

En sortant de prison, Shadow Moon apprend la mort de sa femme et de son meilleur ami dans un accident de voiture. À bord de l’avion qui le ramène chez lui, il est embauché comme garde du corps par un étrange personnage, dénommé Mr. Wednesday, qui l’entraîne dans un long périple à travers les États-Unis. Shadow découvre bientôt que son patron n’est autre que l’ancien dieu nordique Odin. Ce dernier cherche à rallier à sa cause d’autres anciens dieux, ainsi que des êtres folkloriques afin de mener une guerre sans merci aux divinités les plus récentes de l’Amérique que sont la voiture, internet, la télévision et les médias.

Gageure, gageure… Vous avez dit gageure ? Comment vous présenter la chose sans pervertir la mécanique qui œuvre quand on la découvre ? Sans gâcher le plaisir jouissif de se laisser porter au gré de la narration ? Par le commencement ? Pourquoi pas…
La matière première ? Le formidable roman de Neil Gaiman, dont on conserve le titre. Dans une veine fantastique qui n’est pas sans rappeler Roger Zelazny, de par l’intromission des mythologies anciennes dans notre quotidien actuel et les errances d’un héros solitaire, aux surprenantes alliances de circonstance, ballotté par des forces qui le dépassent et se le disputent.
On lorgne un peu sur le road movie, typique des États-Unis, théâtre de cette histoire, ce qui occasionne quelques lenteurs, de ces détours par l’Amérique profonde que viennent colorer de nouvelles divinités issues de l’ère actuelle de l’information.
Ainsi l’on fait le tour des popotes, afin de récupérer les attributs mythologiques de notre mystérieux Voyageur. Ce dernier renoue de vieux contacts et rameute les troupes, car l’on sent bien que les p’tits nouveaux issus de l’american way of life ont les dents longues, que le parquet ne s’apparente plus qu’à un champ de sillons qui se marchent déjà dessus…
Notre protagoniste principal profite de ce voyage pour dérouler sa quête identitaire et son introspection…
Certes, il sort de taule et sa femme meurt, il rencontre Voyageur qui l’engage de manière bien peu honnête et le voici embarqué dans cette mécanique classique que décrit la bible hollywoodienne des scénaristes : à savoir, un personnage ordinaire englué dans son quotidien ennuyeux ou merdique -identification garantie – puis rencontre insolite et porte qui s’ouvre sur de nouveaux horizons, voire des mondes inédits – voyage assuré, aux frontières du rêve – puis découverte de pouvoirs et d’une destinée insoupçonnés… machine à fantasmes enclenchée !
Après la matière première, le support ? La série télévisée. Le dernier must quant à raconter des histoires, de celles que devaient empiler nos ancêtres autour du feu, de celles dont on gratifie Homère de plus belle réussite… Les images, le son et la manipulation narrative !
Bref, la rencontre d’un art actuel de la fiction et d’un auteur de littérature fantastique qui a aussi écrit à quatre mains, en compagnie de Terry Pratchett… excusez du peu !

Les deux premiers épisodes commencent par une leçon de calligraphie, plume qui griffe le papier à la lueur vacillante d’une bougie et puis, in fine, encre sombre porté sur la blancheur d’une feuille immaculée, au gré de pleins et de déliés. L’écrivain nous gratifie d’une anecdote passée, flashback historique sur l’une de ces grappes d’humains qui gagnèrent jadis le nouveau continent. Aussi violent que tragique, ce conte préliminaire presque anodin, hors de propos, semble disséminer les indices sur ce qui peut bien peupler les États-Unis depuis que l’on aborde ces terres… S’ensuit le retour au présent, bien réel, même si envapé de récits lointains et prompt à sauter dans le délire onirique, les hallucinations ou le virtuel. L’on saute parfois sur un arc narratif distinct, dont on tire le fil au fur et à mesure de l’avancée… Chaque détail semble induire une conséquence à venir, chaque objet pris au ralenti, chaque expression, fugace ou marquée. Comme le fusil de Tchekhov, principe dramaturgique selon lequel un fusil accroché au mur et mis en évidence au premier acte, doit impérativement tirer son coup dans l’un des actes suivants… La pièce d’un leprechaun, le marteau d’un équarrisseur ou le passage d’une araignée, par exemple.
Le troisième épisode s’ouvre sur une résurgence de la grande Egypte et le quatrième se concentre en un retour en arrière qui débouche sur la mort de la femme de Shadow Moon, au travers de laquelle pièce porte-bonheur de leprechaun et divinités animales ne resteront pas innocentes.
Il s’agit d’une série qui prend son temps, qui expose son propos et ménage ses effets… L’on peut trouver que cela traîne ou tire un peu sur l’épisode, mais l’on s’accorde la digression, riche et porteuse, l’installation d’un climat, d’une atmosphère, la pose d’un rythme, ce qui permet de le rompre et de surprendre pour avancer.
Le générique, qui revêt son importance puisque présent à chaque fois, premier gimmick de la série malgré lui, reste efficace. Couleurs embrumées, néons fluos, icônes de métal, rock électro un peu criard, l’on suit ces éléments de près avant que ne se dessine un totem composé de ce que compose l’Amérique toute puissante.
Casting royal ! Ian McShane, le tenancier mythique dans la série Deadwood, gueule burinée, cabotin en diable, l’œil goguenard et le sourire charmeur, quelque part entre Al Pacino et Ciaran Hinds, le Jules César de Rome ou Mance Rayder dans Game of Thrones. Il nous campe un Voyageur des plus savoureux. Nous avons droit, en la personne de Pablo Schreiber, demi-frère de Liev Schreiber, à un Sweeney le dingue caractériel, leprechaun rouquin pur jus, roublard autant que cabochard.
Anansi – dont la progéniture peuple Anansi boys, roman de Gaiman dans ce même univers, situé à Londres – offre à Orlando Jones le loisir de nous montrer qu’il n’a rien à envier à un Samuel Lee Jackson. Et puis Shadow Moon, notre héros, alias Ricky Whittle, ancien grand sportif, mannequin, danseur émérite… aperçu dans les 100. Beau gosse, baraqué, ténébreux, au jeu plus nuancé qu’il n’y paraîtrait de prime abord, il incarne à merveille notre chauffeur, garde du corps.
Bande-son variée, que son éclectisme acclimate aux différentes scènes, au rythme, ainsi qu’aux émotions. Neil avait déjà parsemé son livre d’une kyrielle de références musicales, des grands classiques européens aux variétés américaines des sixties, au folk et au rock.
Les dialogues contribuent à la qualité de la série, en tant que franche réussite. Souvent très fins, parfois profonds, ils contiennent leurs lots d’humour, de grossièretés, de provocations, de mégalomanie, de contes et de légendes, de leçons de vie, de mémoire et de souvenirs, de visions des mythes, de constats sur l’Amérique contemporaine, les p’tites choses de la vie, des drames et des passions, des mesquineries, de ces détails au creux desquels moult commentateurs tailleraient niche pour le diable lui-même…
Gaiman avait doté d’un langage fleuri, émaillé de familiarités, les divinités du vieux monde, afin de les décrocher un brin de leurs panthéons célestes et de les amener en surface de la Terre, voire les bas-fonds, les franges marginales, l’underground de notre société, qu’il avait également truffé ses lignes de noms de marques commerciales, inscrivant ainsi jusqu’au cœur de son style l’opposition entre les deux mondes, les anciens et les nouveaux pouvoirs, les croyances en voie d’oubli contre la nouvelle foi. La série quant à elle, s’attache à montrer les avatars actuels de ces personnages mythologiques, ancrés dans une réalité économique des plus dures, dans des chairs qui vieillissent et qui s’usent, à coups de fringues crasseuses et de petits boulots, de cendriers qui débordent, de mégots qui se consument en volutes grises épaisses, de rixes et de saouleries, de sexe et de gamineries, d’intrigues et de mesquineries, d’habitudes séculaires qui vacillent sur l’oubli.
Les épisodes cinq et six reprennent la route. Ils démarrent tous deux avec la séquence qui relate des arrivées sur le sol de la bannière étoilée, le bagage plein de ses rites et de sa religion. Shadow Moon découvre davantage Voyageur, ne comprend pas plus ce qui lui arrive. Puis il rencontre Média – dont une Gillian Anderson habitée campe la folle exubérance et revêt les déguisements pop – déjà entrevue au travers du petit écran et monsieur Monde, qui semble diriger l’ensemble. Ils sont venus se présenter et forcer Garçon Technologie à s’excuser… Il s’agit plutôt d’un ado capricieux, qui a lynché Shadow, insulté de fait Voyageur. Ils proposent également une offre à ce dernier.
Ensuite, nous embrayons sur une région industrielle, qui forge des armes à même le feu d’un volcan. Que se passerait-il si Vulcain avait accepté une telle offre…
Ce vaste territoire que l’on parcourt au gré de ses petites routes, par opposition aux autoroutes, symbole de modernité, de ramification en réseaux, d’uniformité, de conformisme, bref, l’ennemi, ce vaste territoire, donc, ne s’avère qu’un hall de gare, à l’intérieur duquel se croisent et se recroisent d’ancestrales divinités, perdues, hagardes ou revanchardes, mais faiblissantes, aux abois, en lisière de l’extinction à mesure que cessent les témoignages de foi et de croyance et que disparaissent les dévots du quotidien.
Mais sous l’action de Voyageur, se resserrent les rangs et se donnent rendez-vous les êtres que l’on ne révère plus…
Avant le grand raout, cependant, un épisode sept s’entame sur une nouvelle apparition égyptienne et l’on doit bien admettre l’origine de notre conteur calligraphe, qui pour la peine, prend les rênes de l’épisode entier et nous narre l’arrivée du leprechaun aux États-Unis. Il réunit ainsi divers fils, qu’il tisse à l’intrigue principale…

Vient le grand final – qui ne peut tenir que de la révélation ou du cliffhanger au stade d’une saison un – et nous voici au chapitre huit. Ostara nous reçoit, pour le jour de Pâques naturellement. Les Jésus-Christ sont pléthores et bienveillants. Mister Nancy, avatar d’Anansi, papote en compagnie de Voyageur et Shadow, tout en taillant leurs costumes pour la cérémonie : il nous accueille pour l’introduction. Il y va de son histoire. Fait le show. Il raconte l’une des nuits de la reine de Saba, du côté du Yemen et de l’Ethiopie. Il parle du pouvoir des femmes, des hommes qui ne l’acceptent pas, de l’histoire qui se répète et de l’oppression qui revient sans cesse. Reine de Saba, insatiable et avide, dont on entrevit les turpitudes actuelles au cours d’aparté lors des précédents épisodes, sans pour autant qu’elle ne fût nommée.
Média s’invite et met la pression sur Ostara. Voyageur intervient, plaide son combat. A ses côtés, Ombre. Sous ses yeux, Odin doit se démasquer.
La guerre est déclarée !

note : 8/10

Julien Schwab

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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