Gou Tanabe
(scénario & dessin)
d’après H.P. Lovecraft

Les chefs-d’œuvre de Lovecraft :

L’Appel de Cthulhu

Manga, horreur / science-fiction
Publié en VF le 17 septembre 2020 chez Ki-oon
Publié en VO en 2019 par Enterbrain chez Comic Beam

Quand Francis Thurston hérite des possessions de son grand-oncle archéologue, il se retrouve lié à la tragique destinée du vieil homme… D’après ses papiers, le défunt scientifique enquêtait sur une religion étrange : le culte de Cthulhu. Une mystérieuse gravure représentant son dieu dépeint un monstre cauchemardesque ! Selon le journal laissé par le professeur, cette tablette est l’œuvre d’un artiste qui l’a créée en pleine nuit, alors qu’il était assailli de visions d’une cité fantastique habitée par une créature gigantesque. Or, ce phénomène a eu lieu le lendemain d’un séisme d’une intensité inégalée, qui a affecté des hommes dans plusieurs contrées… Qu’est-ce qui a bien pu perturber ainsi l’équilibre du monde ? Intrigué par ces écrits, Francis reprend le flambeau et se lance sur la piste du culte, au cœur des ténèbres…

 

Est-il encore besoin de présenter le maître absolu de l’horreur Howard Phillips Lovecraft ? Malgré les biographies de Michel Houellebecq et de Sunand Tryambak Joshi sans doute que oui… L’auteur natif de Providence s’inscrit dans la lignée d’Edgar Allan Poe, et après le maître qui a révolutionné la littératures fantastique/horrifique au XIXe siècle, l’élève a dépassé le maître en révolutionnant à son tour la littérature fantastique/horrifique au XXe siècle, car aux gimmicks bien maîtrisés des récits gothiques et des récits macabres il ajoute un frisson existentialiste : l’homme n’est plus l’être créé par Dieu à son image qui règne sur une planète créée pour lui et placée au centre de l’univers, mais une espèce comme les autres qui apparaît, évolue et disparaît comme les autres…

Il passe ainsi à la moulinette les travaux de Darwin, d’Einstein et de Wegener : l’homme est une aberration de la création, misérable insecte face à l’immensité de l’espace et du temps, qu’il ferait bien d’ignorer totalement pour continuer à vivre béatement car il pourrait bien se faire écraser par des espèces antédiluviennes et des êtres bien plus importants que lui (remember La Guerre des mondes ou La Machine à voyager dans le temps d’H.G. Wells) ! Mais pas que, parce qu’il est un érudit qui connaît tout des genres de l’imaginaire à une époque où les frontières entre ses différences composantes : héritier d’Edgar Allan Poe, fanboy de Le Horla de Guy de Maupassant, œuvre majeure pour ne pas dire fondatrice du genre fantastique, connaisseur de The Kraken d’Alfred Tennyson, The Novel of the Black Seal d’Arthur Machen), des Dieux de Pegana de Lord Dunsany, et correspondant épistolaire hyperactif d’Abraham Merritt, R.E. Howard, Clark Ashton Smith, Robert Bloch et tutti quanti qui bien souvent échangent à lui leurs créations respectives…

 

L’Appel de Cthulhu est peu ou prou le manifeste de l’auteur, dont le texte constitue un modèle de narration indirecte…

Dans la 1ère partie, intitulée L’Abomination d’argile, Francis Wayland Thurston, anthropologue originaire de Boston, hérite de tous les biens de son grand-oncle, George Gammell Angell, professeur renommé ayant enseigné les langues sémitiques à l’université Brown et décédé dans des circonstances qui vont bientôt s’avérer mystérieuses pour ne pas dire hautement suspecte… Parmi son héritage une curieuse statuette d’argile mésopotamienne qu’il a mise en relation avec les travaux d’Henry Wilcox, un jeune artiste moderne de Rhode Island jugé décadent dont les rêves déviants ont toujours constitué la muse… L’artiste psychologiquement fragile a connu une période de folie furieuse, qui a coïncidé avec les crises d’un nombre incalculable de patients à travers le pays, et qui a coïncidé avec les exactions d’un nombre incalculable de désaxés à travers le monde…

Dans la 2e partie, intitulée Le Récit de l’inspecteur Legrasse, Francis Wayland Thurston reçoit le témoignage d’un policier cajun ayant dû gérer bon gré mal gré l’une des innombrables flambée de violence ayant eu lieu durant la période de folie furieuse d’Henry Wilcox… Dans les bayous de Louisiane la maréchaussée a dû ainsi affronter les cultistes colorés d’une religion vaudou friande de sacrifices humains, persuadés de ne faire qu’obéir aux volontés de déités venant du lointain passé de l’humanité ! Pour l’interrogateur tout n’est qu’élucubrations d’hallucinés, pour les interrogés qui développent en long, en large et en travers une mythologie oubliée c’est belle et bien la réalité : l’Homme n’est que le dernier et le plus faible maillon de la création, et tous ceux qui l’on précédé sont des dieux-démons oubliés en sommeil, et qu’il faut mieux servir pour faire partie du camp des vainqueurs quand ils seront réveillés et qu’ils débarrasseront la Terre de l’Humanité… Qui est le plus près de la vérité ???

Une chose terrible est tombée avec ce météore, et Dieu seul sait de ce que c’était. Cette couleur tombée des abîmes extra-cosmiques était sans doute un terrifiant messager venu nous informer de l’existence de forces auxquelles nous sommes totalement impuissants.

Dans la 3e partie, intitulée L’Aberration surgie des flots, Francis Wayland Thurston entre en possession du journal du capitaine scandinave Gustaf Johansen récemment décédé et découvre son récit qui relate son affrontement avec des marins renégats aux coordonnées 47°9′S 126°43′W (un no man’s land situé au cœur de l’Océan Pacifique). Au milieu de nulle part ils accostent sur une île surgie des flots (remember Tintin et l’étoile mystérieuse), et par pénètres dans les structures cyclopéenne d’un cauchemardesque cité-nécropole qui ne suit pas les règles de la géométrie euclidienne… Pas de bol pour eux, c’est le 23 mars 1922 et les astres propices étaient : ils assistent ainsi au réveil d’une monstruosité plus ancienne que l’humanité, avant d’en être les premières victimes humaines… Par un acte aussi héroïque que désespéré, le capitaine utilise son navire comme bélier contre la gigantesque créature qui blessée rentre dans son tombeau, et la cité-nécropole rentre sous les flots. Seul survivant hanté par ses événements, il est poursuivi par Sa vengeance qui s’exerce par intermédiaire de Ses serviteurs…
Francis Wayland Thurston finit d’assembler les pièces du puzzle : le capitaine a été assassiné, son grande-oncle été assassiné, et lui qui a tout compris de l’horrible vérité peut lui aussi finir assassiné… Mais du coup moi et vous connaissons également cette horrible vérité, donc nous aussi sommes devenus des cibles des cultistes de « celui qui n’est pas mort et qui a jamais dort »… OMG ils arrivent !!!

 

Gou Tanabe est un mangaka fin connaisseur des récits d’horreur, et il a rapidement trouvé sa voie en adaptant de grands classiques de la littérature fantastique. Et avec les créations de celui a changé à jamais le visage du genre horrifique, il a trouvé un incroyable terrain de jeu où exprimer sa passion et ses ambitions…

H.P. Lovecraft a toujours été réputé inadaptable or Gou Tanabe livre ici un formidable voire un incroyable travail d’adaptation. Car il réussit le tour de force de transformer un récit indirect presque parfait en excellent récit direct ! Cela a certes un coût. Le récit d’origine équilibrait ses trois parties, alors qu’ici L’Horreur d’argile et Le Récit de l’inspecteur Legrasse ne servent que de rampe de lancement à La Folie surgit des flots. En effet le massacre du bayou n’est ainsi qu’un coup de semonce par rapport à une rencontre du 3e type déjà élaborée dans Dagon et qui sera perfectionnée dans Les Montagnes hallucinées et Dans l’Abîme du temps… Dans la dernière partie qu’on pourrait renommer « Tintin à R’lyeh », l’auteur réussit un nouveau tour de force en rendant visible l’indicible dans un survival de très haute qualité (notamment en jouant avec les lois de la physique, avec par exemple une splendide mais flippante architecture non euclidienne). OMG j’ai eu des flashbacks des récits lovecrafiens de Dan Abnett pour la franchise Warhammer 40000 (de grandes heures de supracoolitude dans l’Espâce) !!! Pour ne rien gâcher l’auteur s’améliore nettement sur l’un de ses rares points faibles, à savoir le charadesign : ici les personnages transpirent tellement la peur et l’angoisse qu’on a les jetons rien qu’en les regardant…

C’est presque dommage qu’on ait raté le coche de fin ouverte en ouroboros, car sinon c’était « nec plus ultra ». En conclusion, je n’ai qu’une chose à dire : putain à quand les adaptations à l’écran bordel de merde !!!

note : 9+/10

Alfaric

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