Charlotte Bousquet

L’Archipel des Numinées

tome 1 : Arachnae

(pour public averti)

Roman, fantasy / dark fantasy
Publié en avril 2009 chez Mnémos

Des bas-fonds les plus sordides aux éclats de la cour princière, la cité d’Arachnae se livre sans fards, gangrenée par l’horreur et les excès. Dans le Labyrinthe où se côtoient la misère et le vice, des cadavres d’enfants torturés sont retrouvés. Théodora, la belle bretteuse libertine, est contrainte de s’allier avec l’austère Capitaine Gracci pour faire cesser ces crimes, alors qu’une guerre souterraine sans merci se joue entre le prince Alessio et les Moires, ses conseillères, et qu’une secte mystérieuse semble étendre son influence sur l’aristocratie décadente. Ces alliés que tout oppose parviendront-ils à dénouer la trame des possibles, ou se laisseront-ils engluer dans la toile de la Destinée ?

Charlotte Bousquet a toujours défendu les genres de l’imaginaire et a percé dans ce milieu en 2009 en initiant la série de L’Archipel des Numinées, un univers insulaire inspirée de l’Italie d’Ancien Régime coincée quelque part entre Quattrocento et Risorgimento. On sent les références à la Renaissance et au Siècle des Lumières, mais nous sommes aussi dans le romantisme le plus noir quelque part entre Edgar Allan Poe et Charles Baudelaire donc loin de Scott Lynch qui avec un univers similaires mais une ambiance toute autres avait avec réalisé Les Salauds Gentilshommes. Nous également en présence d’un livre interdit aux moins de 16 ans et déconseillé aux moins de 18 ans : il y a des passages difficilement soutenables entre « Torture Porn » (Saw, Hostel) et « Body Horror » (Scanners de David Cronenberg ou Hellraiser de Clive Barker). Car le cannibalisme est au centre d’un récit truffé d’horreurs plus habituelles  : harcèlement, exploitation, maltraitance, trafic d’êtres humains et autre réseaux pédophiles… (les pisse-froid, les rabats-joie et les donneurs de leçon continueront de dire que tout cela n’est pas crédible : l’affaire des disparues de l’Yonne, l’affaire des prostituées de Toulouse, ou l’affaire Marc Dutroux sont aussi dégueulasses que tout ce qu’elle peut mettre en scène ici… Dois-je continuer la liste des horreurs réelles qui dépassent les horreurs fictionnelles ?)

Au sein de l’Archipel des Numinées, Arachnae c’est un peu beaucoup la Florence de Médicis après la Conspiration Pazzi (même si tout est centrée sur la famille des Sforza !)… La princesse Olivia été assassinée mais a désigné son frère Alessio comme successeur avant de succomber. Dans une principauté toujours gouvernée par des femmes, cela fait fortement jaser. Mais Alessio qui pleure à la fois la mort de sa sœur et de son amante, sait qu’en châtiant ennemis intérieurs et extérieurs lors de la guerre contre Bardella il n’a pas frappé les véritables commanditaires qui œuvrent toujours à la fin de se sa lignée. Il décide de se servir de son fils comme appât pour les obliger à se démasquer et en finir une bonne fois pour toutes !

* Nous avons d’un côté le game of thrones aristocratique habituel qui ici est centré sur la querelle entre le trône et l’autel qui semble être une ligne de fracture commune à toutes les principautés de l’Archipel des Numinées.
Alessio reprend le rôle de Laurent le Magnifique, son fils Tiberio semble tout droit sorti d’une tragédie grecque tant il est écrasé par le poids de sa destinée, coincée entre une grande sœur faisant office de Sansa bis et une petite sœur qui cumulent les rôle d’Arya et de Bran (mais qui n’est sans doute pas très loin de d’Alya la sœur de Paul Atreides dans Dune). La famille princière peut compter sur la maîtresse espionne Fausta qui semble au courant de tout avant absolument tout le monde. Sauf de l’identité de assassin engagé par une conspiratrice de de 3e zone mais dupe de 1ère catégorie, et celle du cultiste en chef de Kebahil / Slaanesh qui semble avoir marabouté avec ses orgies dionysiaques tout ou partie de l’aristocratie locale : comme c’est commode pour que l’intrigue avance à la vitesse voulue par l’auteur et que le sad end puisse subvenir quand même…
Julia femme au foyer et épouse délaissée dans une société dirigée par les femmes alterne fuite sans ses lectures romanesques où tout le monde est beau et noble et intrigues sordides où tout le monde est égoïste et cruel dans l’espoir de se (re)donner de l’importance…

* Nous avons d’un autre côté l’enquête du Capitaine Tigran Gracci, ancien héros de guerre bi-classé guerrier et magicien qui a brisé le plafond de verre de la société vaginocratique en mettant fin aux agissement d’un serial killer inspiré autant par le Docteur Frankenstein que par Jack l’Éventreur (enquête qui nous est raconté dans la bonne nouvelle intitulé Arlequinades). Il suit ici les traces d’un violeur et un tueur pédophile très violent et très actif.

* Nous avons enfin Théodora dite Théo (qui quelque part est le prototype de Nona Grisaille, la super-héroïne sombre de Mark Lawrence), espionne et assassine bisexuelle dotée du don de prescience, que la maîtresse-espionne du prince prépare à sa succession, mais qui pour l’instant brûle la chancelle par les deux bouts en multipliant les conquêtes des deux sexes, et en trompant son ennui en addiction diverses… Sa Big Boss montre un traquenard pour l’obliger à collaborer avec Tigran Gracci dans l’espoir de remonter une filière et attraper de plus gros poissons (du moins c’est ce que j’ai compris, car ce n’est pas super-clair).

Car nul ne peut échapper à la Destinée: tout est filé, tissé sur la Grande Tapisserie du monde. Et la Lune, déesse au triple visage, veille à ce que nul accroc ne vienne en altérer la trame.

Globalement j’ai aimé voire beaucoup aimé : l’univers à la fois classique et original est plein de potentialités, c’est bien rempli, c’est bien rythmé, les personnages ne sont pas trop stéréotypés et pour ne rien gâcher Charlotte Bousquet a globalement une bonne plume voire une belle plume. Mais vous avez dû sentir dans ce que j’ai écrit précédent quelques réticences, mais pour en causer pleinement je suis obligé d’écrire les mots fatidiques « ATTENTION SPOILERS » ! (disons pour résumer que dans un bon ensemble il y avait beaucoup trop de choses qui auraient pu être corrigées et/ou améliorées…)

L’auteure se fait plaisir avec des poèmes, des extraits de romans et/ou de pièces de théâtre fictionnels et des légendes du temps jadis… Alors on n’est pas dans ce tolkienisme mal digéré qui hante la Fantasy américaine, mais pour un roman aux faux-airs de novella c’est des pages et des pages qui ne sont pas consacrés au reste. Il y a largement de quoi étoffer le worldbuilding (apparemment la première activité de Théo c’est de chasser les monstres, et entre les lamias, les empuses, les stryges et les goules il y avait de quoi faire, et la toute petite nouvelle intitulée Lutzi donne un aperçu bien trop succinct) et le magicbuilding (apparemment l’autre activité de Théo c’est de surveiller les sorciers, et entre les thaumaturge affilés à l’un des quatre éléments, les prescients, les télépathes, les envoûteurs, les nécromanciens, les démonologues et les mages de sang il y avait de quoi faire). La magie est même presque overcheatée puisque les psioniques capables de transformer autrui en marionnettes sont si nombreux que tous les agent de l’État doivent se munir d’amulettes de protection !

Ensuite je ne vais pas mentir c’est aussi des pages est des pages qui ne sont consacrés à l’histoire et aux personnages (qui sont plusieurs dizaines, par loin d’un cinquantaine en fait, dans un roman qui finalement est assez court). Car je n’ai pas vu quels étaient les liens entre le game of thrones d’Arachnae et les enquêtes de Tigran et Théo :
– il n’y a pas vraiment de lien entre les pédophiles de Caesario, sous Zaroff qui ont toujours été pervers et qui profitent des orgies dionysiaques du Culte de Kebahil pour se refaire la cerise et les multiples machinations du Grand Prêtre Horatio
– il n’y aucun lien entre le Culte de Kebahil dirigé par le Grand Prêtre Horatio (dont les motivations sont inexpliquées : vengeance, folie, fanatisme, possession par un Dieu du Chaos ou un Grand Ancien) et les complots et intrigues des Moires contre la Dynastie Sforza (si encore elles le couvraient pour discréditer le prince et son efficacité : oui mais non)
En plus on se débarrasse du personnage le plus intéressant aux 2/3 du roman (qui se fait enlever 2 fois avant de crever salement et tragiquement : c’est pire qu’une demoiselle en détresse dans un récit grimdark à la GRR Martin !), et on a des POVs tellement réduits qu’à la limite on n’aurait pu s’en passer (Alessandrina qui veut retrouver son saltimbanque, Lorenzo traumatisé qui devient son chevalier servant pour se racheter, Tiberio qui n’apparaît que pour dire « – Je vais mourir père ? – Oui mon fils, soyez brave ! », les atermoiements de Julia, les complots à la Iznogoud de sa sœur Agrippina, les contre-complots à la Iznogoud de sa nièce Leandrina…)

Même au niveau des games of thrones ce n’est pas clair : j’ai compris que comme dans le Dune de Frank Herbert les camps qui se disputent le pouvoir pouvaient lire l’avenir donc se neutraliser mutuellement… Les Moires qui voit l’avenir donc les plans à l’intérieur des plans ont décidé de « finir le travail » en organisant la mort d’Alessio après celle d’Olivia car elles veulent rétablir la supériorité du spirituel sur le temporel, mais elles n’arrivent pas à lire le destin de leur future victime. Pourquoi ? Parce que l’ancienne Atropos travaille de concert avec lui pour éliminer ses anciennes collègues, mais elle n’est pas nommée et n’apparaît qu’au début de l’histoire (en plaçant Noria et Théodora à la bonne place pour faire/défaire le Destin) et à la fin de l’histoire (pour rendre la monnaie de sa pièce à celle qui l’a évincée avant de prendre sa place). Parce qu’en matière de divination Artemisia la dernière née du prince est sans doute aussi puissante voire plus puissante que les Moires (mais comme elle quitte la scène assez rapidement, il faut le comprendre dès la première et dernière apparition). Parce que Théodora au service de Sa Majesté dispose d’un don de prescience puissant mais difficile à utiliser (elle sent quand le champ des possibles se restreint ou s’élargit, et entrevoit le fil du destin, et c’est rendu de façon aussi élégante que dans l’anime Kimetsu no Yaiba, avant d’avoir des visions la faisant entrer en convulsion), et qu’elle se retrouve toujours au centre des événements pour perturber la vision des Moires au point que celles-ci décident de l’éliminer ! Cela aurait bien d’expliquer tout cela à un moment ou à un autre…

Un roman féminin doit-il être forcément féministe, en plus d’être lesbien pour ne pas dire LGBT. Tous les personnages qui comptent semblent homosexuels ou bisexuels, à part le prince Alessio que toute l’aristocratie semble détester par qu’il est un homme résolument hétérosexuel… Le Dieu unique représenté par le prêtre patriarcal a été remplacé par une déesse multiple représentée par une triade matriarcale avec Clotho la jeune fille, qui devient Lachésis la mère après la fin de la virginité et le début de l’enfantement, puis Atropos la vieille femme une fois la ménopause arrivée (ça aussi cela aurait été bien de l’expliquer cela à un moment ou à un autre). De la même manière que le Dieu unique arrangeait bien les partisans d’un pouvoir masculin, masculiniste et patriarcal censément unique, la Triple Déesse arrange bien les partisanes d’un pouvoir féminin, féministe et matriarcale prétendument collégiale, ce qui explique que les femmes ont tous les pouvoirs et que les hommes au foyer sont chargés des mondanités, et que ceux qui veulent faire preuve de leur valeur se heurtent au plafond de verre installé par l’élite fémino.

Charlotte Bousquet est trop intelligente pour remplacer des injustices, des inégalités et des ségrégations par d’autres injustices, inégalités et ségrégations donc la dictature d’un sexe par la dictature d’un autre sexe… Néanmoins force est de constater que le côté LBGT est posé directement sur la table et il faut faire avec là où par exemple Mark Lawrence prenait le temps de développer des liens d’amitiés et d’inimitiés puis d’amour et de haine entre ses strong independent women super-héroïnes et super-vilaines… Alors dans un univers on a Théo qui est couple avec Ornella qui l’aime, mais elle ne veut pas s’engager et laisser traîner les choses. Puis dès qu’elle la rencontre elle tombe immédiatement amoureuse de Valia qui ne l’aime pas et qui elle aussi va laisser traîner les choses. Enfin elle développe en même temps des sentiments amoureux pour son coéquipier bien qu’il soit un mâle et qu’à la base cela ne soit pas sa tasse de thé…

J’ai eu un peu l’impression que l’auteure envoyait les love interests de Théo là où elle voulait les voir sévir pour qu’il puisse sortir tragiquement du récit aux moments opportuns. Cela aurait fait sens si on était dans un récit d’apprentissage grimdark et que le but soit la transformation de Théo en machine à tuer au service de la raison d’État (ce que laisse un peu sous-entendre l’auteure, mais cela aurait fait sens avec un véritable suite).

 

Ne jamais critiquer sans proposer :
– on aurait avoir Théo et Tigran enquêtant d’en bas pour remonter la piste des cultistes
– on aurait pu avoir Ornella enquêtant d’en haut pour remonter la piste des orgistes
– on aurait avoir un vrai triangle amoureux bisexuelle Théo / Tigran / Ornella
– on aurait pu avoir un vrai complot avec les Moires couvrant les orgistes-cultistes pour discréditer le Prince auprès du peuple et provoquer une émeute/révolte pour assassiner tout ou partie de la famille princière en toute tranquillité
– et on aurait pu se mettre de côté tout le reste qui parasite le récit plus qu’autre chose…

note : 7/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

 

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