Tsutomu Nihei
(scénario & dessin)

Blame!, tome 1

Manga, science-fiction / cyberpunk / Hard Dark
Publié en VF le 20 mars 2000 chez Glénat Manga
Publié en VO entre juin 1998 et septembre 2003 par Kodansha dans Afternoon (« ブラム!, Buramu! »)

Peut-être sur Terre… Peut-être dans le futur… Killy est un cyborg taciturne qui erre dans une gigantesque cité labyrinthique, s’étendant sur des milliers de niveaux. Armé d’un revolver amplificateur de radiations et accompagné de Shibo, un scientifique, il part en quête du « net-gene », un programme qui aurait échappé à la contamination globale d’un virus informatique, et qui serait capable de gérer le monde

Avant d’être un mangaka, Tsutomu Nihei était un architecte, et avant d’être un architecte il était un lecteur passionné : si un Roger Leloup ne jurait que par Jules Verne et Allan Edgar Poe, l’auteur japonais lui ne jure que par William Gibson, Bruce Sterling, H.P. Lovecraft et Clive Barker !
Blame! est une œuvre fascinante mais pas facile d’accès bien qu’elle se lise très vite (j’ai relu les 10 tomes en une seule soirée), son auteur ne faisant pas grand-chose pour faciliter la vie du lecteur, pire la compliquant inutilement en posant trop de questions auxquelles il n’apporte pas de réponse…

« Peut-être sur terre. Peut-être dans le futur. »
Il s’agit d’abord et surtout d’un manga d’ambiance ! Nous déambulons dans des structures technorganiques cyclopéennes dont les dimensions défient l’imagination (tout en se prêtent très bien à de bonnes vieilles descriptions lovecraftiennes). Killy erre ainsi seul dans des décors tantôt merveilleux tantôt effrayants, vides d’êtres humains alors qu’ils ont été conçus par et pour des humains avant que ces derniers ne disparaissent… Mais il s’agit de lieux hantés par des monstres, et à tout moment il peut tomber sur des hordes de créatures de à H.R. Giger, Clive Barker, Zdzisław Beksiński (sur ce point, mais pas seulement, la proximité entre le travail de Tsutumo Nihei sur Blame! et celui avec celle de Norihiro Yagi sur Claymore interroge : il y a forcément un lien entre les deux mangaka)… Et les classiques ont également mis à contribution puisqu’on croise les versions cyberpunks des vampires, des Shoggoths, des Cénobites et même de l’innommable Cthulhu !

« Adventure-seeker Killy in the Cyber Dungeon quest! »
Il s’agit aussi d’un manga abstrait… Les dialogues sont peu nombreux voire inexistants (ainsi le tome 1 qui compte 240 pages n’en offre que 10 avec des phylactères, et cette chronique contient plus de caractères que tous les tomes de la saga réunis, préquels et spin-off y compris), mais quand il existe ils multiplient les apports d’informations touffus et complexe rarement explicités ou corroborés par la suite (et la traduction approximative de Vincent Zouzoulkovsly n’aide pas du tout, genre Sana-kan qui change de sexe et de nom en cours de saga ! Au secours !!!)… Il en va de même pour le rythme ou de longues phases d’exploration contemplatives sont interrompues pas des bastons dantesques et frénétiques d’inspiration super-héroïque puisque le mangaka est fan de comics (et le travail de sabotage de Bakayaro ! n’aide pas tout avec ses onomatopées débiles et puériles qui occupent parfois ¾ des cases ! Au secours !!!)…

On peut voir la série comme un Matrix horrifique dans lequel les ennemis de Killy se téléporteraient/téléchargeraient comme l’Agent Smith et ses collègues, ou un Tron horrifique dans lequel le rôle du Maître Contrôle Principal serait joué par un Grand Ancien lovecraftien, ou un Donjon et Dragon post-apocalyptique qui prendrait la forme d’un porte-monstre-trésor à la sauce Doom dans lequel Killy affrontent des vagues de streums afin de parvenir au boss intermédiaire, puis de passer au niveau suivant et d’affronter de nouvelles vagues de streums afin de parvenir au nouveau boss intermédiaire (avec un arme aussi surpuissante que peu pratique : le « Gravitational Beam Emitter », ou « émetteur à positrons » en VF)… Mais personnellement je pense qu’on peut aussi y voir un récit de chevalerie dans laquelle Killy errerait dans les gastes terres avant de parvenir à l’autre-monde et d’en ramener le Saint-Graal qui guérirait le royaume de tous ses maux (et cela aurait été tellement bien que l’auteur aille dans cette voie, plutôt que d’emprunter l’impasse philosophique et métaphysique de la SF japonaise), ce qui finalement rapproche le travail de Tsutomu Nihei sur Blame! de celui de Stephen King pour La Tour Sombre

– Pour nous, les humains ne sont que des insectes nuisibles. Leurs pensées sont trop différentes, notre intelligence artificielle ne nous permet pas de les comprendre.

Bref, c’est un œuvre sujette à toutes les interprétations… Donc à chacun la sienne, et je laisse le soin aux ingénieurs informatiques de proposer la leur !
On oppose sans cesse « réalité basique » de la mégastructure et « réalité augmentée » de la résosphère, et on demande où est la frontière entre la réalité et la virtualité, qui de l’un a débordé sur l’autre, et qui de l’un a contaminé l’autre… Mais on serait dans un « Big Dump Object » dont se serait coupé une élite ayant accédé à l’immortalité numérique, et un virus biologique ou informatique (ou les deux, et dans les deux clairement d’origine alien) a décimé une humanité livrée à elle-même car abandonnée par ses classes dirigeantes perdus dans leurs paradis artificiels. Sans aucun contrôle les machines de constructions continuent d’agrandir ce qui ressemble à une Sphère de Dyson qui menace de phagocyter les datas centers de Saint-Pierre de la ploutocratie planquée quelque part entre Jupiter et Saturne… Piégé dans sa tour d’ivoire, le Bureau Gouvernemental a envoyé Killy récupérer un terminal génétique et un être humain porteur de gènes sains afin de reconnecter la mégastructure et la résosphère et de reprendre le contrôle de la situation. On ne sait rien de Killy relique du passé, sinon qu’il est pas humain du tout, ni de près ni de loin : il est allergique aux dispositifs de clonage perpétuel, il hait viscéralement les silicates qu’ils tue à vue qu’ils soient une menace ou non, et au cœur de la folie des combats un rictus halluciné déforme parfois son visage… Il agit parfois comme un justicier solitaire, prenant la cause des barbares déséchés contre les savants qui se servent de leurs corps comme réserves de pièces détachés (oui, on vous a reconnu lointains descendants de cette saloperie de Shirô Ishii !), mais parfois il abandonne des individus ou des communautés entières pour se consacrer uniquement et stoïquement à l’accomplissement de sa mission / de sa quête… Killy est-il le T-800 de Shibo, ou Shibo est-elle la Sarah Connor de Killy ? (oui il y a aussi des clins d’œil à la saga Terminator)

Et d’œuvres en œuvres on voit que le mangaka a de la suite dans les idées :
– on a une mise en scène d’une post-humanité dans laquelle on croise clones, mutants, hybrides et Extra-Terrestres d’un côté, cyborgs, androïdes, robots et Intelligence-Artificielles de l’autre côté… (Que reste-il de vraiment humain dans cette mégastructure aussi froide et infinie que le vide sidéral lui-même ?)
– il critique son pays, sa politique et sa société en mettant sur un pied d’égalité Silicates d’extrême-gauche qui veulent tout faire péter au risque de détruire l’humanité et les Sauvegardes d’extrême-droite qui ont mordu les mains qui les ont nourris avant de développer des critères de sélection suprématistes tellement élevés qu’elles se sont mises à éradiquer l’humanité…
– quant à la ploutocratie bien planquée dans sa Tour d’Ivoire, le paradis qu’elle a tant souhaité ressemble à l’Enfer de l’Antiquité, avec des individus blasés condamnés à l’immortalité qui se réfugient dans un sommeil sans fin pour éviter d’avoir à affronter la réalité et ses responsabilités…

 

Le tome 1 de Blame! est peu ou prou un épisode pilote constitué de récits courts :
– Dans Terminal Génétique, Killy affronte des terroristes technorganiques pour ramener un enfant humain à liaison à son agent de liaison cyborg.
– Dans Mémoire de la terre, l’androïde et le cyborg discutent de leur mission et des termes bien étranges contenues dans une sauvegarde imprimée (un livre quoi )…
– Dans Techno-nomades, 3000 étages plus haut Killy s’interpose entre une communauté de cloneurs et des mutants insectoïdes…
– Dans Ex-Log, Killy détruit une crèche silicate…
– Dans Bureau Gouvernemental, Killy est guidé dans un nouvel étage par un enfant abattu par des humains avant d’être abattu à leur tour par une créature de cauchemar… (une fois ses capacités retrouvées, Killy sera plus performant pour identifier les Sauvegardes et les Silicates déguisés en humain : remember Terminator et Planète hurlante).
– Dans Evasion, Killy découvre Yagi la survivante d’un nouvelle communauté exterminée par les Sauvegardes qui propose son aide pour retrouver les autres humains du secteur s’il la conduit dans un lieu sûr…
– … et dans Silicium vitae, leur route croise celle des Silicates…
– Dans Constructeurs, des heures / jours / années plus tard, Killy parvient au refuge dirigé par Kunoi où Yagi a sombré dans la catatonie… Le refuge est menacé par les robots bâtisseurs que plus personne ne contrôle mais Killy parvient à communiquer avec eux avec un vieux langage appelé « binaire » auquel lui-même ne comprend rien, quand les Silicates lui tombent dessus à bras raccourcis… De nouveau seul, Killy prend le chemin du pont s’étendant au-delà de l’horizon pour rejoindre Akima allégorie de l’Au-delà !

Evidemment on recommande les éditions les plus récentes qui se débarrassent définitivement des onomatopées dégueulasses du dénommé Bakayaro ! (malgré des changements de traductions parfois pertinents, parfois peu pertinents)…

 

PS: je serais très ingrat si je ne signalais pas un excellent site et l’excellente vidéo d’ALT Quentin Boëton 236 :

http://cyberdungeon.free.fr/01sauvimpr/presentation/presentation.html

 

note : 7,5/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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