Anthony Ryan

Roman fantasy publié chez Milady le 21 octobre 2016

Vaelin Al Sorna, héros légendaire du Royaume Unifié, accomplit son dernier voyage. Sur le navire qui l’emmène vers sa condamnation, il raconte à un jeune chroniqueur impérial les événements qui l’ont conduit à cette tragique conclusion.

Vaelin aurait dû succéder à son père, le célèbre Seigneur de Guerre, mais il était promis à un autre destin. Confronté dès l’enfance au quotidien rude d’un combattant de la Foi, il n’aura désormais pour seule famille que l’Ordre qui l’a recueilli dans ses rangs. C’est là, entre les maîtres sans pitié et les épreuves initiatiques mortelles, qu’il se liera à vie à ses frères d’armes, et à celle qu’il n’a pas le droit d’approcher. Devenu le fer de lance d’un royaume gouverné par le sang, Vaelin est redouté sur tous les champs de bataille. Mais c’est pourtant son humanité qui fera de lui à la fois un héros et un traître…

Un bon livre de Fantasy qui fait passer de bons moments car c’est bien écrit, c’est bien rempli, c’est bien construit. Depuis plusieurs années maintenant, une nouvelle génération d’auteurs Fantasy nous livre des premiers romans ma fois déjà bien aboutis : nous vivons une époque formidable !
Je laisse à d’autres le soin de commenter le parcours de l’auteur qui s’est auto-édité avoir d’être édité en bonnes et dues formes. Je gage qu’en cours de route, l’œuvre a su être tirée par le haut.
Je laisse à d’autres le soin de commenter le name dropping du service marketing, car franchement il y a bien plus intéressant à dire à propos de l’œuvre en elle-même

– Je peux le retrouver, déclara-t-il à l’Aspect, une froide détermination dans la voix. Je tuerai ceux qui l’ont fait prisonnier et le ramènerai à la Loge. Mort ou vif.
Les yeux de l’Aspect glissèrent sur maître Sollis.
– De quoi as-tu besoin ? lui demanda l’instructeur.
– D’une demi-journée de permission, de mes frères et de mon chien.

L’histoire démarre immédiatement. Nous découvrons Vaelin al Sorna tiré des geôles impériales d’Alpiran où il croupissait pour le meurtre de l’Héritier de l’Empire, pour un livrer un duel judiciaire organisé par ses ennemis les plus acharnés. Il est accompagné pour son dernier voyage par Verniers Alishe Someren, chroniqueur, poète et amant du défunt prince héritier, qui désire recueillir son témoignage ou à défaut ses dernières paroles…
Je ne sais pas si le récit de Verniers est un flashforward qui nous présente la version alpirane des événements, ou si le récit de Vaelin est un flashback qui présente la version boréenne des événements. Dans tous les cas Vaelin, qui alterne narration à la 1ère personne et narration à la 3e personne, ne raconte pas la même histoire aux lecteurs qu’à son chroniqueur. Ainsi l’homme et sa légende conservent une part de mystère…

La 1ère moitié du livre se concentre sur la formation de Vaelin et son camarade au sein du Sixième Ordre. On est dans la traditionnelle phase d’initiation du héros. Mais quand c’est bien fait, pourquoi vouloir critiquer le classicisme du sujet ?
Anthony Ryan a ici su trouver le parfait équilibre entre Robin Hobb et David Gemmell. Car dans un faux-rythme qui dégage une ambiance douce-amère, on partage les joies et les peines de Vaelin et ses compagnons : Canis l’intellectuel rêveur, Barkus le fils de forgeron réservé, Dentos le fils de catin fanfaron, Northa le fils de noble passionné, auxquels s’ajouteront entre autres le rusé Frentis, Balafre le fidèle molosse et Écume le destrier revêche. Les valeurs d’égalité, de solidarité et de fraternité sont clairement mises en avant et on s’attache rapidement à ce Club des Cinq coincé dans une commanderie templière qui a adopté quelques us et coutumes de l’agogê spartiate.
Cette partie dégage une belle unité de lieu et d’action et les pages défilent étonnement vite, car l’auteur recours aux techniques de foreshadowing pour que les lecteurs découvrent en même temps que le héros narrateur l’univers qui l’entoure (et pour nous rappeler que cette phase de formation n’est que le prélude des dangers à venir).

La 2e moitié qui fait la part belle aux intrigues de cours et aux champs de bataille ne dégage pas cette belle unité de lieu et d’action. Vaelin et ses compagnons désormais adultes participent aux conflits et aux complots du Royaume qui les a vu naître. On passe d’un théâtre d’opération à un autre en sentant bien une montée en puissance qui annonce l’inéluctable fin.
Les mystères se multiplient et se complexifient, alors mêmes que Vaelin est de plus en plus esseulé pour les résoudre et faire face aux menaces qu’ils dissimulent. Les nombreuses ellipses, donc les nombreux événements traités hors-champ, ne permettent pas de bien identifier le véritable fils conducteur (à moins d’être particulièrement attentif au whodunit qui se met discrètement en place…)
Si Anthony Ryan n’atteint pas le souffle épique des maîtres du gente, difficile de ne pas voir dans les scènes d’action bien troussées un héritage gemmellien, quoique je soupçonne clairement l’auteur de piocher assez largement dans un chef-d’oeuvre lu, étudié et apprécié dans le monde entier sauf dans le pays qui l’a vu naître (je parle bien sûr du célébrissime « Trois Mousquetaires » d’Alexandre Dumas).

 SPOILER ZONE

Au niveau du worldbuilding,
plusieurs choses m’ont fait froncer les sourcils, avant de comprendre la véritable démarche d’Anthony Ryan.
Comme beaucoup d’auteurs de sa génération, il pioche allègrement dans l’histoire de son pays pour construire, nourrir et remplir son univers secondaire. Ici l’United Kingdom est une évidente allégorie du Royaume-Uni. Outre les références à l’invasion de Guillaume de Normandie (Guillaume le Conquérant pour nos amis d’Outre-manche), on retrouve des arcs longs gallois, des claymores écossaises, les spécificités draconiennes du droit forestier anglais, la Peste Noire ici nommée Main Rouge, mais d’abord et surtout un alter-ego de la religion chrétienne avec ses ordres monastiques, ses sectes hérétiques, son Inquisition et ses croisades. Sauf qu’à force de piocher également dans l’histoire du XVIIe siècle, on se retrouve aussi avec du rhum et du thé, des pâtisseries et des sucreries « anachroniques », une monarchie plus absolue que féodale et une révolte des Cumbraëliens tous de noir vêtus qui ressemble fortement au mouvement des Puritains tous de noir vêtus. Dans un univers résolument médiéval-fantastique, cela fait un peu tâche quand même…
Mais bon, rien qui ne vienne non plus tirer le roman vers le bas.

Au niveau du magicbuilding,
La Ténèbre pourrait faire penser à l’Obscure de Pierre Pevel. Oui mais non, car en fait on est largement plus proche des Pouvoirs Extra Sensoriels de Robin Hobb, de David Gemmell ou plus récemment de Brian Ruckley. La Voix du Sang (Bood Song en VO), ou Chant du Guerrier, est très finalement plutôt aussi discrète qu’élégante dans sa mise en scène. Vaelin, son don et sa relation avec Balafre rappellent Fizt, le Vif et Oeil-de-Nuit. Ce n’est sans doute pas un hasard si la figure tutélaire d’un loup veille sur la destinée de notre héros. Je ne sais pas si l’auteur ira dans cette voie par la suite, mais ces histoires de mutants dotés de dons divers et variés, pourchassés par leurs concitoyens dénués de pouvoirs qui les craignent et les haïssent, pourrait vite se muer en X-Men médiéval fantastique…

L’essentiel de mes bémols concernent la 2e partie, plus ambitieuse mais aussi plus casse-gueule :
– la différence de ton, de rythme, d’ambiance voire de registre entre les 2 parties va gêner pas mal de lecteurs, dans un sens ou dans l’autre à mon avis (mais je ne suivrai ceux qui dénoncent la manque d’intérêt et les nombreuses confusions de cette 2e partie, car certains ont écrit noir sur blanc qu’il n’appréciait ni l’action ni les batailles en Fantasy or celle-ci leur fait la part belle…)
– les nombreuses ellipses seraient mieux passées avec une chronologie des faits mieux établie (un calendrier des événements n’aurait pas été de refus)
– la construction du récit en flashbacks / flashforwards en fait de trop en opérant 3 retours en arrière au sein du retour en arrière général, auxquels il faut ajouter le récit au passé de la vie du sculpteur de pierre télépathe venu d’Extrême-Occident (il faut lire extrême-oriental, c’est-à-dire chinois).
– le récit fait la part belle au héros, ses bonheurs et ses malheurs, ses doutes et ses espoirs, du coup on perd un peu de vue ses compagnons
Comme on insiste bien sur le côté fraternité, à force de combattre ou côtoyer des homines crevarices qui ne défendent d’autres cause que celle de leurs petits intérêts bien calculés, nos compagnons dumasien sont clairement confrontés au désenchantement du monde qu’ils s’étaient imaginé entre les 4 murs de leur monastère.
Et ne me demande pas pourquoi, j’ai eu quelques réminiscences des valeurs humaines du shonen classique qui a toujour mis en avant l’espoir et l’amitié qui permettent à la justice de toujours triompher. Et ne me demandez toujours pas pourquoi Vaelin m’a fait penser à Olivier Hatton / Captain Tsubasa qui doit affronter ses plus grands défis en l’absence de ses compagnons de toujours…
– les romances sont touchantes, mais j’ai eu la désagréable impression qu’il manquait des trucs pour qu’on y croie vraiment au lieu de les trouver un tantinet naïves (manque de vista sans doute de ce côté-là…)
Et puis le côté demoiselle en détresse de Sherin est suffisamment redondant pour qu’il soit à la limite du running gag.
– les révélations finales auraient pu être géniales, mais comme le whodunit qui les concerne se met réellement en place quelques chapitres avant celle-ci, difficile de distiller la tension et suspens que les lecteurs auraient été en droit d’attendre.
C’est un peu con quand même, car on aurait pu avoir un super partie de « qui est le traître agissant pour les forces des ténèbres ? » comme dans « Les Royaumes d’épines et d’os » ou dans « La Symphonie des siècles » d’Elisabeth Haydon… On en revient au bon vieux dilemme hitchcockien : mieux vaut-il 15 secondes de surprise ou 15 minutes de suspens ?

Contrairement à d’autres lecteurs, j’ai trouvé le dénouement très intéressant !
le récit au temps passé rejoint celui du temps présent. le prisonnier du Château d’If choisit une autre voix que celle de la colère pour embrasser sa destinée. Et un ultime retour en arrière lève le voile sur les mystères développés auparavant. Car dans un bon cycle chaque tome doit apporter des réponses aux questions qu’il a posées. On apprend ainsi que le véritable fil conducteur du roman est moins les games of thrones du Roi Janus ou les intrigues du Septième Ordre que le Master Plan de Celui-qui-Attend (ce dernier rappellera d’ailleurs de bons souvenirs aux spectateurs du « Témoin du mal », un thriller fantastique de Gregory Hoblit).
A posteriori sont ainsi démêlés les fausses pistes et les vrais indices semés par l’auteur tout au long du roman.
Et c’est dans les toutes dernières pages que les amateurs du genre découvrent que nous sommes dans la Fantasy la plus classique qui soit avec un héros guidé par une prophétie qui doit empêcher le triomphe d’un Sombre Seigneur.

Un récit n’a pas besoin d’être un chef-d’œuvre pour être appréciable, et il n’a pas non plus besoin d’être révolutionnaire pour être plaisant. Les néophytes et les casuals devraient adorer, et comme ceux qui ont aimé Pierre Pevel et Antoine Rouaud en 2013 vont se retrouver en terrain connu, c’est évidemment une bonne pioche pour Bragelonne, l’éditeur français spécialisé dans les littératures de l’imaginaire.
Easy readers allez-y sans aucune crainte, hardcore readers passez votre chemin sans trop de regrets.
Ce tome 1 qui évite tous les écueils du tome d’introduction se suffit presque à lui-même, mais c’est avec impatience que je vais guetter la sortie du tome 2 placé sous le signe de la lutte du Bien contre le Mal. Quels dangers attendent Vaelin et les survivants du tome 1 ? Quel camp vont choisir le Septième Ordre, l’envoûteuse apostate et la sorcière volarienne ? Qui est la Reine de Feu annoncée par les uns ou par les autres ? (vu les inspirations historiques de l’auteur il va falloir trancher entre Bloody Mary et un équivalent héroïc fantasy de la reine vierge Elisabeth Ière) Je ne vous cache pas que j’ai hâte d’y être !

PS : Et j’avais failli oublier de mentionner la traduction sobre donc classe de Maxime le Dain, qui colle bien à prose efficace et sans fioriture de d’Anthony Ryan qui fait se faire coulante et fluide pour être accessible, mais aussi se poser pour construire une belle ambiance quand il le faut.

note : 8,5/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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