Jean-Luc Istin (scénario)
Louis (dessin)

Conquêtes tome 4

Uranie

Bande dessinée, science-fiction / planet opera
Publiée le 11 décembre 2019 chez Soleil

Uranie est habitable même si toute forme de vie intelligente semble avoir disparu. Des traces d’une civilisation parsèment pourtant le grand désert et c’est au cours d’une expédition que deux space-marines cyborgs découvrent des cités démontrant l’exceptionnelle avancée technologique de ses habitants. Ils sont aussi interloqués par leur aspect comparable aux grands singes. Lors de fouilles, un scientifique déclenche malgré lui le réveil de ce qui a causé la perte des Uraniens : une intelligence artificielle prénommée Akarus. Le combat s’engage : Mékas-gorilles contre Spacemarines. Et nul ne sait qui remportera la victoire.

Cela me fait de la peine d’écrire cela, mais au fil du temps qui passe le fossé s’agrandit entre Nicolas Jarry d’une effarante constance et Jean-Luc Istin d’un effrayante inconstance. Non que ce tome 4 soit mauvais, bien au contraire ici c’est plutôt bien fait sur le fond comme sur la forme et je ne peux pas nier que j’ai plutôt bien apprécié finalement. Mais difficile d’applaudir des deux mains un projet bancal où absolument tout est repiqué d’ailleurs sans réel effort pour homogénéiser l’ensemble…

Grosso modo la flotte de colonisation américaine débarque sur une planète abandonnée qui ne l’est pas vraiment. Uranie est la Planète des Singes, sauf que le Skynet local a pris le pouvoir et a décidé de jouer avec les nouveaux arrivants non simiesques. L’alter ego de la Gally / Yoko de Yukito Kishiro est la tête brûlée du bataillon texan commandé par le cyborg Bob Crush, et grâce à Tybot son frère / fils échappé du Cycle des Robots d’Isaac Asimov elle mène une opération commando de haute volée pour empêcher la destruction de ce qu’il reste de l’humanité… Putain, comment voulez que la mayonnaise prenne en mélangeant en 60 pages 4 œuvres majeures de la Science-Fiction ??? (et j’ai volontairement fait l’impasse sur les twists quasi nanaresques que Jean-Luc Istin a balancé sans même les exploiter, au risque d’inonder d’incohérences l’univers dont censément il doit préserver la cohérence*)
Après l’Europe du Nord, l’Europe du Sud et le Japon, c’est les USA qui sont mis à l’honneur. Ils débarquent sur une planète habitable qui était habitée et qui en l’est plus. Les premiers explorateurs ont pour mission d’en savoir plus sur ce qu’ils s’est passé et ils découvrent très rapidement un message enregistré par les derniers habitants simiesques. Après les private jokes de Jean-Luc Istin sur La Planète des singes, les humains découvrent que le message enregistré est une conversation en direct : l’IA Akarus leur souhaite bonne chance pour survivre, car elle s’ennuie et tuer les humains constitue l’une de ses rares distractions… (car oui on nous explique qu’il y a un lien entre les indigènes et la civilisation maya et qu’humains et uraniens ont déjà été en contact et que cela a déjà mal fini : ici on reprend des tropes de la franchise Predator, mais c’est très mal expliqué et très mal exploité).

Donc entre attaques virales, flottes de drones et armées de méca-gorilles et de cyber-kingkong, le bataillon texan doit survivre avant de lancer la contre-attaque. Tout est centré sur Syd Coks, une cyborg née femme-tronc qui a été harcelée et martyrisée toute sa vie dont l’ingénierie et l’informatique sont les passions et la baston sa profession. Si vous n’avez pas reconnu l’héroïne du manga culte Gunnm, dépêchez-vous de comblez vos lacunes sous peine d’être ridicules… On suit toute sa vie en flashback, à commencer par sa relation entre elle et Tybot l’être qu’elle a créé pour être son frère et qui finalement est plutôt son fils : c’est un être inhumain qui se voit comme un être humain car sa créatrice le perçoit comme tel. Il synthétise et incarne à lui tout seul tous les questionnements qui vont de Frankenstein à Terminator (mine de rien, il répond à tous les critères du héros universel campbellien alors qu’il n’est pas humain), auxquels le très humaniste et hautement génial Isaac Asimov a consacré toute sa vie. Les petits cercles intellos prout prout se tirent la nouille avec les salmigondis d’Heidegger, de Schopenhauer et autres pseudos philosophes spécialistes en transformation de choses simples en choses compliquées, mais au final il n’y a rien de tel pour réfléchir sur « l’humanité » que de se poser des questions sur « l’inhumanité ». Car plus que Syd Coks, c’est Tybot suit le chemin naguère suivi par Gally / Yoko et c’est misère de misère que son affrontement au sommet avec Akarus soit traité hors-champ !!!
Pour ne rien gâcher, il y a un relationship drama très correct avec le sergent prolétaire tolérant, le troufion aristocratique intolérant (même si on voit venir le dénouement reagano-thatchéro-macronien forcément tragique des kilomètres à l’avance), l’expert en explosif ouvert d’esprit ou le responsable scientifique qui ne comprend rien à rien à ce qu’il arrive parce qu’il est incapable de raisonner en être humain… On reconnaîtra sans peine les équivalents IRL des uns et des autres !

– Se faire une place… Exister. Être reconnu. Certains veulent devenir célèbres. D’autres veulent diriger. Moi, je n’ai jamais voulu qu’une seule chose. Qu’on me foute la paix, qu’on m’oublie. Et alors quoi ? J’ai dû en demander trop. Depuis que je suis gosse, faut toujours qu’un gros bouffon vienne me chercher des crosses.

Alors le travail graphique de Louis assisté aux couleurs d’Eber Evangelista est plutôt cool. Mais Jean-Luc Istin continue d’être très / trop bavard, pour preuve cette première planche 100% baston avec 7 cases accompagnées de 12 phylactères presque monologuistes : quand est-ce que tu feras la différence entre art littéraire et art séquentiel, parce que là tu fais du roman graphique alors que tu es censément faire de la bande dessinée… Et on a une dernière planche qui balance 5 twists de ouf en 7 cases qui redistribuent peu ou prou toutes les cartes sans véritable conclusion ! (sans parler du twist de ouf de l’avant dernière page où un non-humain devient humain sans aucune explication) Mais écris des livres bordel de merde ; tu as les bonnes vibes, mais pas les bonnes méthodes…
Et il y a aussi un cahier des charges typiquement hollywoodien qui tirent l’ensemble vers le bas (alors que franchement avec la mise en avant des USA on aurait pu avoir un côté multiethnique vu que les USA sont un pays d’immigrations quoique les WASP suprématistes en disent, mais au contraire on est dans les Images d’Épinal mainstreams avec des texans unicolores nationalistes) :
– les Américains doivent toujours être dans le camp des gentils même si ce qu’on raconte n’a ni queue ni tête…
– les Américains doivent toujours gagner, en dépit du bon sens, et ce même si ce qu’on raconte doit avoir ni queue ni tête
– les Américains doivent toujours disposer de la technologie la plus avancée même si ce qu’on raconte doit avoir ni queue ni tête…

Si Jean-Luc Istin suit servilement le cahier des charges hollywoodien, il ne mérite plus que le goudron et les plumes ! Alors certes il avoue avoir eu le plus grand mal à accoucher d’un scénario, mais j’ai envie de dire « passe la main »… Les changements opérés sont tels qu’il a fallu changé l’illustration de couverture, du coup on a une saison 1 avec un vilain petit canard qui n’est même pas capable d’être raccord avec le reste de la série parce qu’états d’âme de Jean-Luc Istin obligent il a fallu mettre en avant un fort putassier méca-gorille digne des pires Séries Z yankee !

 

* Cela fait 3 tomes qu’on nous explique que l’humanité doit conquérir les étoiles parce qu’elle a préféré l’hypercapitalisme reagano-thatchéro-macronien qui a détruit la planète plutôt que sa propre survie (j’ai presque envie de dire « bien fait pour elle »), et là on nous balance que l’humanité a dû s’expatrier parce que plus puissant qu’elle a pris sa place… Soupirs…

note : 7/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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