Alain Damasio

Les Furtif

Publié le 18 avril 2019 chez La Volte

Ils sont là parmi nous, jamais où tu regardes, à circuler dans les angles morts de la vision humaine. On les appelle les furtifs. Des fantômes ? Plutôt l’exact inverse : des êtres de chair et de sons, à la vitalité hors norme, qui métabolisent dans leur trajet aussi bien pierre, déchet, animal ou plante pour alimenter leurs métamorphoses incessantes. Lorca Varèse, sociologue pour communes autogérées, et sa femme Sahar, proferrante dans la rue pour les enfants que l’éducation nationale, en faillite, a abandonnés, ont vu leur couple brisé par la disparition de leur fille unique de quatre ans, Tishka – volatisée un matin, inexplicablement. Sahar ne parvient pas à faire son deuil alors que Lorca, convaincu que sa fille est partie avec les furtifs, intègre une unité clandestine de l’armée chargée de chasser ces animaux extraordinaires. Là, il va découvrir que ceux-ci naissent d’une mélodie fondamentale, le frisson, et ne peuvent être vus sans être aussitôt pétrifiés. Peu à peu il apprendra à apprivoiser leur puissance de vie et, ainsi, à la faire sienne. Les Furtifs vous plonge dans un futur proche et fluide où le technococon a affiné ses prises sur nos existences. Une bague interface nos rapports au monde en offrant à chaque individu son alter ego numérique, sous forme d’IA personnalisée, où viennent se concentrer nos besoins vampirisés d’écoute et d’échanges. Partout où cela s’avérait rentable, les villes ont été rachetées par des multinationales pour être gérées en zones standard, premium et privilège selon le forfait citoyen dont vous vous acquittez. La bague au doigt, vous êtes tout à fait libres et parfaitement tracés, soumis au régime d’auto-aliénation consentant propre au raffinement du capitalisme cognitif.

Papa Damasio, que l’on ne présente plus… tant le succès lui ouvre même les portes des médias dits mainstream. Un homme agréable, souriant, cultivé et intelligent. Bref, des plus intéressants. D’autant plus qu’il fait partie de ces rares intellectuels et écrivains qui se sont penchés du côté des zones à défendre, mis au niveau de ces ZAD et qui promeut des alternatives anticapitalistes dans notre civilisation quelque peu dévoyée…

Il a tout pour plaire, cet homme là !

Pour le situer davantage, on peut souligner également ses soutiens à des demandes d’amnistie pour les gilets jaunes ou des appels au boycott culturel en faveur de la cause palestinienne.

Ses signes extérieurs de rébellion, alliés à ses origines lyonnaises, me font penser à son confrère Ayerdhal.

J’en terminerai en conseillant le visionnage de son passage sur thinkerview.

Parlons un peu des furtifs, si délicats soient-ils à saisir au demeurant. Les entrevoir suffit à leur pétrification immédiate ! Introduction très accrocheuse et véritablement réussie avec la description du test que valide le protagoniste principal, Lorca Varèse, quant à devenir traqueur officiel de furtifs. Dans une unité martiale d’élite, spécialement créée à cet effet, malgré son âge. Il s’agit d’une reconversion : sociologue des sociétés autogérées, il a vu son couple avec Sahar – proferrante, l’un des nombreux néologismes à valise plutôt pertinents dont use et abuse Alain – se briser suite à la disparition inexpliquée tout autant qu’inexplicable, de leur fille Tishka. Sahar est enfin parvenue, croit-elle, à faire son deuil de l’irréparable perte, tandis que Lorca s’enfonce dans son obsession et cette croyance que Tishka été enlevée par les furtifs…

Un réseau social est un tissu de solitudes reliées.

Mais qu’est-ce que les furtifs, au juste ? Animaux ? Végétaux ? Minéraux ? Voilà bien un des enjeux majeurs de ce livre et nous suivons donc Lorca, ainsi que les membres de son unité sur la voie de la dissidence, en quête de cette réponse…

Qu’en dit l’auteur et comment nous intéresse-t-il à la question ? Ils sont là ou tu ne regardes jamais, parmi nous, dans les angles morts de notre vision, invisibles aux yeux de tous, ou presque… Etres de chair et de sons, ils s’avèrent d’une vitalité sans pareille et métabolisent au cours de leurs déplacements – si difficiles à tracer – pierre, déchet, voire animal qu’ils utilisent dans leurs incessantes métamorphoses. Aussi Damasio joint-il le style à sa théorie et il joue ainsi des sonorités et de la musique des mots, ceci à outrance, dans de nombreux passages digressifs qui instillent par la même son discours et ses idées, au gré de sa poésie. Je n’adhère pas complètement à cette expérimentation au cœur de son écriture, mais je trouve ça  primordial qu’un écrivain puisse prendre le temps de le faire et s’offrir l’opportunité de l’intégrer à son récit. Ce qui fonctionne très bien, en revanche, ce sont les musicalités différentes qui s’installent en fonction de quel personnage prend la parole. Cela concourt à des identités différentes, marquées et cohérentes. D’où la vitalité de la narration que nécessitait une telle densité, l’ampleur même d’un projet hors-norme.

Force est de reconnaître le foisonnement d’idées ou d’images, à chaque paragraphe.

L’univers dystopique développé frappe par sa crédibilité et sa proximité avec le notre. Le technococon, dans lequel souhaiteraient nous confiner les GAFAM, devient réalité et l’on vit soumis à son alter-ego numérique, au simple moyen d’une bague pour modem permanent, en proie à cette IA qui prend en charge désirs, besoins et échanges divers. Bien sûr, on se voit localisé, identifié, jugé, noté et évalué en permanence et en temps réel… Bien sûr le hacking existe.

Sa société est tellement bien rendue que l’on s’y croirait déjà. Avec des multinationales aux commandes, qui ont acheté les grandes métropoles, qui disposent de toutes ces informations et de milices privées aux armes anti-émeute redoutables… Elles peuvent ainsi cornaquer la population, suivant différentes zones urbaines, en fonction des abonnements payés, premium, privilège… vous avez dit société VIP ? Évidemment, se passer d’une telle bague vous causera quelques désagréments et vous fermera à peu près toutes les portes. Pratique pour obtenir du consentement… Nous avons là un ouvrage de référence dans le domaine de la salubrité politique !

Tout n’est pas si noir que dans de précédents ouvrages de Damasio. La résistance s’organise et des zones autogérées – ZAG – ont vu le jour. Notre héros, Lorca, aux prises avec cette société de contrôle, son couple en naufrage, son âge qui avance inexorablement, la chair de sa chair envolée, va peu à peu se libérer, à découvrir ces furtifs, plus que les chasser, ainsi que les alternatives d’émancipation. Et nous avons là un tout autre enjeu de ce roman si riche et si ambitieux. Par cette empathie qu’il génère envers ses héros, cette colère bien légitime face à l’impuissance globale de chacun, Damasio place son lecteur face aux dérives de notre monde actuel et à la résignation générale. Ainsi l’on souffre et l’on s’emporte ! Mais les arcs narratifs proposés nous impliquent et nous amènent à vivre la révolution en marche, à participer. Et se développe alors un sentiment diffus, puis bien réel, qu’il nous appartient et qu’il ne tient qu’à nous de nous libérer !

Mais je m’emporte sur la portée politique du livre. Ne négligeons pas sa dimension philosophique. Les références apparaissent nombreuses, telles des citations de Gilles Deleuze. Elles émaillent le texte de respirations, d’invitations à la réflexion, au-delà de l’histoire.

Impossible également de passer à côté de la beauté graphique de cet objet livre. Alain Damasio est un typoète, le jeu des caractères l’atteste. Une richesse supplémentaire apportée à son ouvrage, mais qui ne va pas en simplifier la lecture, qui demeure éprouvante, très physique, à vouloir donner du sens à chaque élément de sa composition. Pour en revenir à certains passages, Damasio finit-il par s’écouter écrire – par moments, j’entends – ou s’emporte-t-il dans un élan sincère et passionné, qu’il ne parvient plus à réprimer, une fois le flot enclenché ? Peut-être ne le désire-t-il pas… Libre à chacun d’assumer ses interprétations. Je ne m’avère pas du genre passionné et ce ne sont donc point là les phrases qui m’interpellent le plus. Mais ce texte en lui-même ne devait-il pas gagner ses galons de furtivité ?

Toujours est-il que l’humain, au sens de ce qui fait de nous ce que nous sommes, en tant qu’êtres, semble représenter la caractéristique la plus forte pour nous sortir des griffes de la technologie. Quoi de plus fort, humainement, en chacun d’entre ses représentants, que l’amour de parents envers leur(s) enfant(s) ?

Par respect, pas de note.

 

Julien Schwab

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

 

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