Richard Ford

Havrefer, tome 1 : Le Héraut de la tempête

Roman, fantasy
Publié le 16 mars 2016 chez Milady

Capitale portuaire des États libres, havrefer était jadis un symbole de puissance. Mais le roi est parti en guerre et la ville pourrit de l’intérieur. Profitant de la fragilité du pouvoir, le seigneur de guerre Amon Tugha approche. Son héraut s’est infiltré dans la cité pour recruter une pègre redoutable, tandis qu’un mystérieux sorcier terrorise la population en commettant d’atroces sacrifices. Alors que l’ombre du chaos se profile, un groupe inattendu se forme : un mercenaire, une jeune mendiante, un apprenti magicien, une princesse et un assassin vont s’allier ou s’affronter au sein des murs de la cité… sans savoir encore que chacun d’eux a un rôle-clé à jouer dans le destin de havrefer, qui s’annonce sanglant.
En refermant le tome 1 d' »Havrefer », un constat s’impose : voilà un bon roman fantasy supplémentaire à se retrouver en librairie. J’ai été très agréablement surpris de ma lecture, car au vu des diatribes habituelles des prescripteurs d’opinion ayant pignon sur rue on pouvait s’attendre à de la mauvaise fantasy à crapules, et au final je me suis retrouvé face à la mise en place d’un chouette cycle de fantasy néoclassique marchant à la fois dans les pas de GRR Martin et dans ceux de David Gemmell.
Les auteurs de fantasy néoclassique, dont à mon sens l’américain Brent Weeks est actuellement l’auteur le plus représentatif, n’ont jamais eu pour ambition de révolutionner un genre dont les codes et les archétypes ont toujours très bien marché depuis l’aube de l’humanité. Pour éviter que leur genre de prédilection ne s’enlise dans l’ornière des tolkieneries commerciales ou dans celle du « réalisme magique », ils ont juste voulu revitaliser les classiques de la sword & sorcery avec des techniques d’écritures plus modernes empruntant aux 8e et du 9e arts. Du coup, on se retrouve face à des romans-feuilletons modernes qui se prêteraient merveilleusement bien à des adaptations télé ou ciné !

Havrefer c’est peut-être « Légende » raconté par l’auteur du « Trône de fer », ou « Le Trône de fer » raconté par l’auteur de « Légende » (une association que j’ai longtemps jugée impossible, homme de peu de foi que j’étais puisque qu’après l’arrivée de Joe Abercormbie par la grande porte voici qu’arrive par la petite porte Richard Ford !). GRR Martin comme David Gemmell nous racontaient leurs récits à travers une galaxie de POVs plus ou moins éloignés du cœur des événements. Mais GRR Martin raconte ses histoires d’action vues par les intrigues d’en haut, façon soap nobiliaire, avec une multitude de personnages qui expliquent que rien ne doit changer, alors que David Gemmell racontait ses histoires d’intrigues par les actions d’en-bas, façon roman populaire, avec une multitude de personnages qui expliquaient que tout devait changer… Richard Ford pioche chez l’un et chez l’autre mais il n’est pas difficile de deviner à qui vont ses sympathies : ici, dans une Havrefer qui se situe quelque part entre la Laelith de Casus Belli et le Paris des « Misérables », nous serons aux côtés de paumés de la vie, abandonnés par l’aristocratie occupée par ses games of thrones, trahis par la ploutocratie occupée à l’adoration du Veau d’Or, qui comme d’habitude seront livrés à eux-mêmes face aux désastres provoqués par ceux qui devaient les protéger…
Le récit est donc divisé en nombreux POVs qui nous racontent sans le montrer le conflit qui oppose Cael Mastragall, l’Unificateur des États libres (le traditionnel souverain à la main de fer dans un gant de velours), à Amon Tugha, l’immortel banni des Terres Fluviales devenu le Seigneur de la Guerre des barbares khurtas (le traditionnel mago psycho qui se croit au-dessus des autres et qui enrage de ne pas avoir été reconnu à sa juste valeur). C’est un peu comme si on nous racontait les horreurs du front au prisme des peurs de l’arrière, car nous prenons connaissances des événements avec les personnages au fur et à mesure que les vagues de réfugiés arrivent en ville… C’est bien vu et c’est bien fichu ! Une fois qu’on a digéré la profusion de personnages et qu’on a compris le projet de l’auteur, on entre dans une ambiance douce-amère à la David Gemmell, c’est-à-dire sombre mais pas désespérée, injuste mais pas cruelle : c’est toute la différence entre la fantasy néoclassique qui explique qu’au fond de la Boîte de Pandore il y a toujours l’Espoir, et la fantasy grimm & gritty qui explique que le monde est pourri et qu’il faut devenir pourri à son tour pour en profiter un maximum. Nous vivons ainsi les heurs et les malheurs d’une princesse rebelle qui retarde l’échéance de son mariage en attendant le retour victorieux de son père, d’un jeune maître assassin en pleine crise existentielle (remember « L’Assassin royal » de Robin Hobb ^^), d’un mercenaire blasé obligé de renouer avec son passé après la mort tragique de son fils (remember les anti-héros de David Gemmell ^^), d’une jeune mendiante qui espère échapper à la misère en faisant carrière dans la Guilde (ouais, c’est Cosette version fantasy ! ^^), d’un prêtresse guerrière trop idéaliste pour ne pas encourir la jalousie et le courroux de ses paires (ah ça oui les Bouclières de Vorena ressemblent peu ou prou aux chevalières dragons d’ANGE, mais remember quand même Faranghis des « Chroniques d’Arslan » ^^), d’un nobliau ruiné qui d’arnaques en arnaques n’est plus qu’un beau parleur looser aux faux airs du Futé de « L’Agence Tous Risques », d’un apprenti magicien accompagnant sa maîtresse dans sa traque d’un sorcier serial killer maîtrisant les arts obscurs…
Entre le prologue et l’épilogue qui font la part belle aux vilains et aux super-vilains, dans la métropole portuaire d’Havrefer les personnages se croisent et s’entrecroisent directement ou indirectement, toujours sous la menace de l’épée de Damoclès que constitue l’invasion khurta, et les tranches de vie des uns et des autres sont les pièces du puzzle qui permettent de reconstituer l’intrigue générale qui se met en place au fur et à mesure de l’avancée du récit (un peu à la manière de « La Cité » de Stella Gemmell soit dit en passant). Il y a un arrière-fond policier avec les larcins de Loque, les arnaques de Merrick, les enquêtes de Gelredida la Sorcière Rouge et celle de Kaira la Bouclière de Vorena, ainsi que les patrouilles de Nobul, mais on n’est pas vraiment dans le polar fantasy à la sauce grimdark genre « Le Baiser du Rasoir » de Daniel Polansky. Car on suit les magouilles de la voyoucratie d’en-haut incarnée par Goldman Sachs, euh pardon la Ligue des banquiers, et les magouilles de la voyoucratie d’en-bas incarnée par la Guilde, d’aussi loin qu’on suit les games of thrones stupides de l’aristocratie ou les manœuvres militaires de envahisseur (l’ennemi intérieur et l’ennemi extérieur, car c’est bien de cela dont il s’agit, sont tout aussi redoutables et sournois l’un que l’autre). Alors oui cela manque un peu de peps et de suspens puisqu’on est dans les parti pris des tranches de vie, mais au final le véritable fil rouge du roman reste celui des choix auxquels sont confrontés les personnages qui las d’être les spectateurs de la grande marche du monde veulent en devenir des acteurs à part entière :
Loque sera-t-elle proie ou prédateur ?
Nobul Jacks sera-t-il salaud ou héros ?
Janessa fuira-t-elle ou s’assumera-t-elle ?
Merrick Ryder sera-t-il un loup ou un berger ?
Waylian Grimm sera-t-il un couard ou un brave ?
Kaira Feuillevent défendra-t-elle une carrière ou une cause ?
Rivière restera-t-il un être humain ou deviendra-t-il une machine à tuer ?
Les good guys deviendront-ils mauvais ? Les bad guy deviendront-ils bons ?…

– Pas de panique amigo ! Hector te veut vivant. Ça va juste piquer un peu au niveau des genoux !

Personnages, situations et localisations multiplient les clins d’œil et/ou références aux classiques de la sword & sorcery (Amon Tugha = Thot Amon ? remember la Némésis de Conan, le barbare de Cimmérie !), et l’auteur se fait plaisir avec des détournements de Westeros, de Drenaï ou de Poudlard… Mais c’est toujours un crime de lèse-majesté de ne pas fournir de carte aux lecteurs pour se retrouver dans les lieux proches ou lointaines, de la même manière que c’est contre-productif de ne pas fournir de dramatis personae quand évoluent autant de personnages… (Messieurs les auteurs/éditeurs, faites un peu mieux votre travail SVP)
Piocher dans les archétypes n’a jamais été un problème en fantasy, mais j’avoue que j’ai vraiment eu très peur quand à mi-chemin l’auteur s’est mis à broder sur la romance entre la princesse rebelle et le jeune maître assassin. Quand des archétypes ont été aussi usités, et par des œuvres aussi connues en plus, mieux aurait peut-être valu s’abstenir… Mais, ouf l’auteur ne tombe pas dans les poncifs de la fantasy à l’eau de rose et des héros/héroïnes YA qui ne savent jamais ce qu’ils/elles veulent pour rester fidèle à sa thématique du libre arbitre.

SPOILER
en croyant s’enfermer dans son rôle de reine, Janessa se libère de son rôle de femme ; en croyant se libérer de l’emprise du Père des Assassin, Rivière ne fait que retomber dans ses filets pour mieux accomplir ses sombres desseins qui pourraient bien amener Havrefer à sa perte…
Richard Ford semble trop malin pour tomber dans le piège de la liste de courses de genres, donc je reste persuadé qu’il a intégré ces figures désormais mainstream pour mieux les mettre au service de son projet !
Évidemment la formule possède ses forces comme ses faiblesses : chacun des personnages principaux aurait pu nourrir un livre à lui tout seul, donc impossible de les développer autant qu’on aurait pu/dû le faire, et ils sont trop nombreux pour laisser de la place tant à la ville d’Havrefer, véritable personnage en soi, qu’aux personnages secondaires (qu’ils vivent ou qu’ils meurent, ils sont essentiellement fonctionnels comme n’importe quel PNJ de JdR). Mais après tout peu importe, nous sommes dans un roman choral et le but est de montrer que le tout est supérieur à la somme des parties (Simon R. Green copyright ^^).

Sur la forme quelques facilités certes ici ou là, mais aussi quelques subtilités agréables. Le style est très fluide donc très plaisante, visiblement bien traduit par Olivier Debernard, l’auteur ayant vraiment trouvé le bon équilibre dans les chapitres, assez courts pour faire tourner les POVs et retrouver rapidement tel ou tel personnage, mais assez long pour se familiariser avec eux, développer une ambiance et raconter quelque chose (c’est d’ailleurs assez amusant que le POV qui soit le plus riche en humour soit aussi celui qui contiennent les scènes les plus dures…).

Nous sommes dans un pur tome d’introduction, mais la mise en place de bonne facture évite bien des écueils de l’exercice de style. J’ai rapidement identifié les ambitions de l’auteur et de la première à la dernière page je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’on était dans la genèse de quelque chose de plus grand et de plus noble : les tribulations de Steven Rogers avant qu’il ne devienne Captain America, ou celle Peter Parker avant qu’il ne devienne Spiderman, ou celles de Logan avant qu’il ne (re)devienne Wolverine… Toutes les sagas doivent bien commencer quelque part, et nous sommes ici dans le commencement de l’une d’entre elle : nous œuvrons donc dans l’héroïsme et pas dans le réalisme… (Pour ceux qui pense que le réalisme doit primer avant tout le reste, voire au détriment de tout le reste, on pourra leur conseiller de chercher leur came dans la littérature générale ^^) Ce tome 1 intitulé « Le Héraut de la tempête » porte bien son nom (même si le pluriel aurait été tellement plus approprié ^^) : tout peut laisser à penser qu’il s’agit de Massoum le messager d’Amon Tugha, mais chacun des personnages du roman pourrait remplir ce rôle car ils sont ici des héros/vilains en devenir et on voit très bien où l’auteur veut les voir sévir (surtout à la fin, quand plusieurs personnages se retrouvent dans les Manteaux Verts avec l’envie de devenir meilleurs pour rendre le monde meilleur tandis que d’autres s’enfoncent dans les ténèbres…). Ils seront les vents du changement dans le tome 2 intitulé « The Shattered Crown » et plus encore dans le tome 3 intitulé « Lord of Ashes », et comme dans Légende, quels que soient leurs choix, à la dernière heure ils seront tous sur les remparts de Dros Delnoch pour faire face à la Horde Sauvage… Peu contre beaucoup : une des plus vieilles mais aussi une des meilleures histoires du monde ! Le Destin est donc clairement en marche : Justice Forever ou Valar Morghulis ?

 

SPOILER
Oui, je m’enflamme car je vois déjà revenir le légendaire Casque Noir. Oui, avec ses nouveaux compagnons d’armes j’imagine sans peine que de son pays il va devenir le dernier espoir et que des envahisseurs il va devenir le pire cauchemar… Mais aux pieds des murailles d’Havrefer ira-t-il avec le champion léonin Régulus Gor rejouer le duel d’Achille et d’Hector ? Que j’ai hâte : vite, la suite de cette trilogie !!!

Vous avez hâte que Danaerys fasse la conquête du trône du fer mais vous en avez marre d’attendre que GRR Martin achève sa saga fleuve ? C’est peut-être le cycle fantasy qu’il vous faut… blink
Et dire que Bragelonne continue sa route en sortant des trucs considérés comme bien-bien par beaucoup d’amateurs de fantasy, tandis que d’autres éditeurs se plaignent d’un marché trop moribond pour eux et leurs machins… mdr

note : 8/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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