Victor Battalion (scénario)
Aude Gros de Beler (historien)
Andrea Meloni (dessin)

Ils ont fait l’Histoire,

Cléopâtre

Bande dessinée, histoire / antiquité
Publiée le 20 novembre 2019 chez Glénat

Personnage iconique, presque légendaire, Cléopâtre fut l’un des pharaons les plus avisés de la fin de l’Empire ptolémaïque. Reine riche et puissante, érudite et charismatique, elle était une femme libre, désireuse de restituer la gloire passée de l’Empire égyptien en composant avec la puissante Rome. Elle fut ainsi une actrice fondamentale de l’histoire de l’Egypte mais aussi, de manière indirecte, de la chute de la République romaine.

Cléopâtre est davantage un personnage appartenant à la légende qu’un personnage appartenant à l’Histoire. Et malgré le rouleau compresseur de la propagande écrite par les vainqueurs repris par un millénaire d’histoire nationale officielle, la Légende Noire n’a jamais su effacer la Légende Dorée : dans la mémoire des siècles et l’imaginaire collectif, la dernière reine d’Égypte reste non seulement une femme forte dans un monde d’hommes machistes et sexistes, mais aussi une héroïne tragique et non une « vilaine sorcière orientale » voulant la perte du « peuple élu pour diriger le monde occidental ».

Avec le récit de la vie de Cléopâtre se télescopent le game of thrones égyptien avec Ptolémée XIII, Théodote, Pothin, Achillas, Arsinoé et Ptolémée XIV, et le games of thrones romain avec César Pompée, Cassius et Brutus, Marc-Antoine, Lépide et Octave. Cela fait beaucoup de monde, et pour tout caser en 48 pages le récit progresse par ellipse et fait apparaître et disparaître la plupart d’entre eux assez rapidement… Donc on suit :
– la rencontre de la divine Cléopâtre et du divin Jules
– la Bataille d’Alexandrie
– les Ides de Mars
– le rencontre à Tarse d’Isis-Aphrodite et de Marc-Antoine Dionysos
– la campagne contre les Parthes et la réorganisation de l’Orient
– la Bataille d’Actium, qui initie la chute des amants maudits

Les graphismes d’Andrea Meloni sont agréables, comme sont agréables sont ses réflexions et ses commentaires sur la difficultés de dessiner l’Alexandrie antique que finalement on connaît fort peu. Par contre sinon scénario c’est un peu la guerre de tranchée entre l’historienne Aude Gros de Beler qui se vautre peu ou prou dans tous les clichés de la propagande augustéenne et le journaliste Victor Battaggion qui essaye d’apporter un peu de neutralité et d’impartialité à l’ensemble. La comparaison est rude en appendices entre le travail de la première qui se résume à une redite d’une rare platitude digne d’un manager paraphrasant son propre powerpoint, et le travail du deuxième qui s’interroge sur la réalité et la vérité quand les sources historiques ont toutes été écrits par employés du pouvoir romain.

Les sources ne sont pas d’accord sur sa naissance, les sources ne sont pas d’accord sur sa mort, et les récits de la Bataille d’Actium sont imprécis, contradictoires et tous écrits par des sicaires littéraires du vainqueur (comment prendre pour argent comptant des documents qui avancent des pertes supérieures aux effectifs engagés ?). La retraite stratégique du camp oriental pour cause de mauvaises conditions et d’incertitudes quant au résultat final est présentée comme une victoire écrasante du camp occidental alors que les combats semblaient en fait très serrés (genre la grande victoire française de Valmy, qui était en faite une retraite stratégique de l’armée autrichienne qui en avait marre de tirer au hasard dans le brouillard). Docteur Octave a toujours été meilleur commandant de légions de langues de putes que commandant de légions de soldats, donc c’est sur le terrain politique qu’il emporte sa victoire en obtenant une impressionnante série de trahisons éhontées présentée comme le ralliement naturel des vrais patriotes. Comment croire à tout le reste, à commencer par les piques sur l’ivrognerie et l’incompétence de Marc- Antoine et par les piques sur les débauches et les maléfices de Cléopâtre qui aurait voulu à tout prix la perte du peuple romain et de sa destinée manifeste : Mister Auguste en révèle plus ses perversions à lui que sur celles de ces ennemis en prenant son cas personnel pour une généralité universelle…

– N’oublie jamais Cléopâtre : sans argent, pas de Rome. Sans Rome, pas de pouvoir. Mais sans le peuple alexandrin, pas de couronne non plus.

Le portrait que dresse Plutarque de Cléopâtre, qui était certes moraliste et non historien mais qui écrivait pour lui et non pour flatter tel ou tel souverain romain en place se réclamant du petit père des peuples Auguste, est bien loin de celui de la « vilaine sorcière orientale » dressé par Dion Cassius, Flavius Josèphe, Suétone, Appien, Lucain et autres lécheurs de culs romains… Il décrit une souveraine moderne, intelligente et efficace, bien meilleure dirigeante que ses aînés, et une mère soucieuse de l’éducation de l’avenir de ses enfants, autrement plus aimante que les parents démissionnaires des classes dirigeantes qui confiaient leur progéniture à leurs esclaves.

Après l’assassinat de la démocratie par la ploutocratie, la confédération de despotes éclairés dirigée par Cléopâtre et les enfants de César et de Marc-Antoine aurait-elle été moins bonne pour les peuples du bassin méditerranéen que l’Empire d’Auguste avec son « retour à l’ordre », « ses valeurs morales », « sa régénération nationale » et autres conneries suprématistes ? Parce qu’on ne va pas se mentir Auguste comme tous les vainqueurs a réécrit l’Histoire en son honneur, mais comme Staline ou Steve Jobs c’était juste un tyran tellement paranoïaque qu’il était du genre à faire exécuter celui qui avait eu l’audace de mettre en œuvre une bonne idée qu’il n’avait pas eu lui-même (je pense à ce philanthrope assassiné par le pouvoir en place juste parce qu’il avait mis en place sur ses propres deniers un service de pompiers).

note : 6,5/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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