Joe Abercrombie

Les Héros

Roman, Fantasy
Publié en novembre 2013 en VF
Publié en en janvier 2011 en VO (« The Heroes »)

 

Trois hommes. Une bataille. Pas de héros. Selon la légende, Dow le Sombre aurait tué plus d’hommes que le pire des hivers et conquis le trône du Nord en semant le chaos derrière lui. Jaloux, son voisin le roi de l’Union lui envoie ses armées : des milliers d’hommes bardés de fer se dirigent ainsi vers un cercle de pierres oublié, sur une colline sans intérêt, dans une vallée sans importance. Bremer dan Gorst, fine lame disgraciée, Calder, prince sans couronne, et Curnden Craw, dernier honnête homme du Nord, se retrouvent inexorablement entraînés dans une guerre sans honneur. Trois jours de bataille sanglante scelleront le destin du Nord. Cependant, entre les conspirations, les querelles et les jalousies mesquines, il y a peu de chances que ce soient les cœurs les plus nobles, ni même les bras les plus forts, qui l’emportent. Malheur aux peuples qui ont besoin de héros.

Un récit guerrier de 670 pages qui nous livre un plaidoyer pour le pacifisme…
L’humanisme d’Akira Kurosawa, l’humour de Sergio Leone, le grimm & gritty de Quentin Tarentino. Et les cinéphiles vont se régaler car c’est un festival de clins d’œil à vraiment tout plein de films, genre quand le Colonel Vinkler rejoue le baroud d’honneur de Kevin Costner dans la scène introductive de Danse avec les Loups. Que voulez-vous que je vous dise ? C’est un excellent livre pour les amateurs du genre ! Encore une œuvre magistrale du meilleur écrivain fantasy de sa génération, malgré ici une mise en place un peu ardue avec tous ces personnages qui déboulent sans que les enjeux soient clairement explicités d’entrée de jeu.

7 ans se sont écoulés depuis les événements de La Première Loi et 5 ans depuis ceux de Servir Froid.
Commençons par le commencement : « Les Héros » ce n’est pas des personnages mais un cercle de pierre en haut d’une colline au centre d’un champ de bataille entre les Nordiques de Dow le Sombre et les Sudistes du Maréchal Kroy.
Tous les personnages du roman ne sont que les acteurs d’une vaste tragédie humaine dont les Héros sont le centre :
– Dow le Sombre n’affronte les Sudistes que parce qu’Ishri qui incarne l’idéologie théocratique lui force la main
– Kroy n’affronte les Nordiques que parce que Bayaz qui incarne l’idéologie ploutocratique lui force la main
A chaque fois qu’ils veulent mettre fin au massacre, Ishri ou Bayaz mettent de l’huile sur le feu.
(d’ailleurs ce n’est pas évident de suivre l’écheveau de leurs manigances et le pourquoi du comment)
On se croirait revenu au temps de la Guerre Froide et des games of thrones de la CIA et du KGB.
Chacun place ses pions sur l’échiquier du monde, et quand l’un d’entre eux refuse de jouer le jeu on l’élimine !

Sinon Nord et Sud… Cela ne vous rappelle rien ? blink
Se plaçant dans une longue tradition de westerns humanistes, Joe Abercrombie continue de poursuivre dans la voie de la Fantasy spaghetti. Ici on est encore une fois dans un Le Bon, la brute et le Truand avec des épées ! (souvenez-vous de ses 2 camps qui s’entretuent pour un pont dont le monde entier se foutait en dehors des carriéristes de l’Etat-major qui voulaient montent en garde quelque que soit le nombre de morts pour y parvenir…)
Nous suivons les événements à travers 3 POVs principaux :
Le Bon ? Craw, un homme droit comme un « i » qui essaye « d’agir comme il faut » à la tête d’une faction de 12 hommes (clin d’œil aux Dirty Dozens ?) au service du nouveau Roi du Nord Dow le Sombre.
La Brute ? Gorst, désavoué depuis le désastre de la Maison des plaisirs de Cardotti (voir Servir Froid), remplace ici le cynique Glotka dans le rôle du sociopathe qui s’ignore. Nihiliste voire suicidaire, il ne s’épanouit que dans le carnage de la guerre. Sa doublé-pensée est un régal parce que super bien retranscrite à l’écrit (et ce n’était pas un mince affaire, donc bravo à la traductrice Juliette Parichet, malgré encore quelques confusions arcs/arbalètes).
Le Truand ? Le prince Calder, fils de l’ancien Roi du Nord Bethod. Antipathique à souhait dans La 1ère Loi, il est au contraire ici très sympathique car passé en mode survie : tout le monde ou presque veut sa peau (on nous propose d’ailleurs un chouette whondunit : quel est le personnage du roman qui a engagé 3 assassins pour s’en débarrasser discrètement ?).
On a ensuite des POVs secondaires inégaux : Finree, l’épouse ambitieuse de l’héroïque mais naïf colonel Harod dan Brock, qui va découvrir l’horreur de la guerre, Beck, le fils de Shama Sans-Cœur, venir chercher un nom à la guerre, mais qui va être confronté à l’horreur de la guerre, le caporal Tunny, le sous-off planqué et profiteur (qui est quand même le maillon faible du livre)…

  On ne peut pas gagner une guerre sans se salir les mains.

La manière dont la narration nous fait glisser d’un camp à l’autre sans prendre parti fait immédiatement penser pour amateurs de Fantasy au légendaire Légende de feu David Gemmell. Mais là ou David nous faisait le remake de Fort Alamo, Joe nous offre le remake de Gettysburg ! D’ailleurs, ce n’est absolument pas un hasard si la Bataille d’Osrung dure 3 jours. Ici point d’héroïsme, mais une série de petits zooms humaniste qui nous montre une vraie guerre sale, sinon boue use et glauque, où tout le monde meurt totalement inutilement… Difficile dans cette optique ne pas penser, à autre auteur anglais qui ne ménage pas ses efforts pour dénoncer l’absurdité de la guerre et les dégâts occasionnés par les carriéristes sans foi ni loi : Dan Abnett (qui lui par contre officie en SF).
Calder et Finree ont exactement la même opinion sur la guerre : un enfer rempli d’opportunités pour les égoïstes.
Whirrun le Cinglé et sa célèbre épée sont quasiment un hommage déguisé à Druss la Légende et sa célèbre hache.
Oui Les Héros c’est quelque part un anti Légende, mais derrière le grimm & gritty de Joe Abercrombie que trouve-t-on ? Des valeurs humanistes tirées des œuvres d’Akira Kurosawa et de Sergio Leone, comme chez David Gemmell finalement (voir La Quête des Héros perdus). D’ailleurs plusieurs citations / déclarations / réflexions du roman pourraient être dénichées sous un forme ou une forme dans les romans de David Gemmell, et inversement. Pas de bons. Pas de méchants. Juste des gens qui essayent de survivre à la volonté des puissants de le rester. Et chacun cherche consciemment ou inconsciemment une forme de rédemption ou à défaut de paix intérieure, que bien peu trouveront finalement car on désire toujours ce qu’on ne peut pas obtenir…

Achtung spoilers :
Gorst est à 2 doigts de rejoindre Dow le Sombre, il est à 1 doigt d’assassiner Hal pour mettre la main sur Finree. Il conchie les connards carriéristes du roman, mais il jubile de retrouver sa place de connard carriériste…
Whirrun qui est en train de devenir une légende veut juste qu’on l’oublie à tout jamais…
Craw qui veut revenir à la ferme s’empresse de retourner à la guerre à la 1ère occasion…
Beck qui veut devenir un héros s’empresse de retourner à la ferme à la 1ère occasion…
Finree qui souhaite ardemment envoyer bouler Bayaz finit par entrer dans son jeu…
Et puis l’ami Caul Shivers regarde d’une bien étrange façon le rubis offert par Monza… Il est loin d’avoir tourné la page !

Néanmoins Joe Abercrombie ne sacrifie en rien son humour noir habituel, qui ici navigue entre l’absurdité des situations et passages presque astérixiens avec par exemple Qui-Frappe-Là, le géant barbare féru de civilisation (que je soupçonne presque avec son surnom de Pip d’être un clin d’œil au LDVELH de la série Quête du Graal) ou la guerre psychologique initiée par Renifleur (« Le Neuf-Sanglant ! OMG le Neuf-Sanglant est de retour ! »)…

Sinon le premier des mages Bayaz continue de sévir. Ses remarques sur les petites gens sont détestables à souhait. Il incarne à la perfection tous les maux de la ploutocratie occidentale : égoïsme, ambition, cupidité (toutes les œuvres de l’auteur ne cessent de les dénoncer et celle-ci ne fait pas exception à la règle). On reconnaît très facilement ses équivalents IRL. On a hâte qu’il crève définitivement, salement si possible ! Car à la vitesse où il se fait des ennemis, il n’est pas impossible qu’un Grand Soir arrive plus vite que prévu… Qui sait, l’auteur nous prépare peut-être une version fantasy d’Il était une fois la Révolution ?

 

note : 9/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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