Gou Tanabe
(scénario & dessin)
d’après H.P. Lovecraft, Anton Tchekov & Maxime Gorki

The Outsider

Manga, fantastique / horreur
Publié en VF le janvier 2009, republié en novembre 2020 chez Glénat
Publié en VO entre 2002 et 2005 dans Monthly Comics Bean

« The Outsider » de H.P. Lovecraft ouvre le bal de ce triptyque envoûtant avec le récit glaçant d’un individu prisonnier d’un bien étrange château… Suivent ensuite « La Maison à la mezzanine » de Chekhov et « Vingt-six et une » de Gorki. Enfin, une sublime histoire de fantôme japonais, « Ju-Ga », vient clore cette œuvre à réserver aux amateurs de sueurs froides…

Gou Tanabe semblant cartonner chez Ki-oon, les éditions Glénat se sont rappelées qu’elles avaient les droits d’un de ses titres en stock. Nous revoici donc avec le recueil de récits courts intitulé Outsider !

Je suis d’ailleurs est une adaptation de la nouvelle d’Howard Phillips Lovecraft parue dans Monthly Comics Bean en avril 2004. C’est encore plus court que dans le récit d’origine, et c’est presque comme si l’auteur spoilait tout dès le départ. On a un un narrateur amnésique perdu dans un géhenne sans frontière qui fait tout pour sortir de son enfer personnel, pour découvrir que l’enfer quand ce n’est pas les autres c’est soi-même. Une magnifique nouvelle à chute, et ici c’est presque dommage que l’auteur aille aussi vite en besogne…

La Maison à Mezzanine est un adaptation de la célèbre nouvelle d’Anton Tchekov parue dans Monthly Comics Bean en mars 2004. Le narrateur est un jeune artiste peintre en villégiature chez le propriétaire terrien Bélokourov, et avec lui il fréquente la famille Voltchaninova. Alors qu’il ne cesse de se prendre la tête avec Lyda la sœur aînée militante socialiste, il se rapproche de plus en plus de la sœur cadette Génia plus ingénue tu meurs (dans le « lolita complex » l’union fait la force entre « l’enfulte » immature et la vraie adolescente tout aussi immature). Quand ils veulent officialiser leur union, la sœur aînée oblige sa sœur cadette à couper les ponts. Le narrateur retourne à la capitale et tombe en dépression, toujours à se demander ce que devient son « âme sœur » pure et innocente… La nouvelle semble avoir suscité la polémique en Russie avant de devenir culte, mais il faut dire que le narrateur qui se présente comme un radical face aux réformistes pour mieux justifier son inaction est assez imbuvable : on sent bien le bobo hipster qui ne sait pas quoi faire de sa vie tout en posant en arbitre des élégances !

Vingt-Six Gars et une Fille est une adaptation de la célèbre nouvelle de Maxime Gorki parue dans Monthly Comics Bean en octobre 2002. Le sous-sol d’une boulangerie nous est présenté comme un camp de concentration miniature, et on nous raconte l’enfer quotidien de ses occupants (coupés du reste du monde, des fois qu’ils aient l’idée d’offrir leur production à des prolétaires sans le sou : hérésie au royaume de l’argent roi et de la macronie unifiée). Les forçats n’ont aucun contact humain, y compris avec leurs supérieurs marmitons, traités comme de la merde par le patron mais fier de bolosser les ouvriers jugés inférieurs à eux… Ils finissent par adorer comme une déesse la jeune Tania qui leur rend visite, et ils finissent par haïr comme un démon le nouveau marmiton prétendument ancien militaire qui vient les voir pour leur conter toutes ses conquêtes féminines. Ils mettent ce dernier à l’épreuve de séduire Tania, et on va dire qu’ils vont être très déçu de la nature humaine… C’est censé être un conte humaniste, mais au final on a surtout envie de baffer tout le monde. On aurait finit en conte macabre avec des adorateurs massacrant l’être adoré, l’ensemble aurait été plus cohérent !

Ce monde n’est qu’un enfer sur terre.

Ju-Ga est une suite d’épisodes scénarisés et dessinés par Gou Tanabe dans Monthly Comics Bean de févier 2004 à novembre 2005, et elle met en scène le prêtre exorciste Gibon Gensho au début du XVIIIe siècle dans un Japon en proie à la famine et à la maladie… (Il faut dire qu’à cette époque il y eut beaucoup de tsunamis dévastateurs à peu d’années d’intervalle)
Le Japon est une civilisation de l’écrit où l’encre et le papier sont sources de magie. C’est ainsi qu’avec ses pinceaux Gibon Gensho peut enfermer les âmes des hommes comme des démons dans ses rouleaux, ou les en libérer si besoin est. C’est une longue tradition fantastique, qui inonde tout l’imaginaire du Pays du Soleil Levant : je pourrais en donner 1000 exemples, mais je me contenterais de mentionner les gimmicks de la franchise transmédia Garo… Mais ici il y a carrément une dimension psychanalytique voire psychiatrique, car notre prêtre exorciste utilise le test de Rorschach pour libérer les victimes de leurs démons intérieurs (qu’ils soient réels ou imaginaires, car pour les victimes il n’y a aucune différence entre les deux).

Dans le 1er épisode, notre héros vient en aide à un père à la recherche de son fils devenu fou face à la tentation du cannibalisme auquel ont succombé les siens mais pas lui…

Dans le 2e épisode, notre héros châtie une femme dévorant les enfants dans l’espoir d’obtenir l’éternelle jeunesse, et son amant mené par le bout du nez n’a d’autre choix que de l’accompagner dans le néant…

Dans le 3e épisode, notre héros ouvre les yeux d’un jardiner talentueux devenu un meurtrier de masse psychotique suite à une déception amoureuse (tous les femmes étant devenues à ses yeux des monstres végétaux à tailler de tout urgence pour protéger l’humanité)…

Dans le 4e épisode, notre héros est confronté à un cas très épineux avec un rônin goûteur / empoisonneur lui-même confronté à ses propres péchés. Il a été engagé pour euthanasier des réfugiés dans une province frappée par la famine, mais la fausse épidémie est devenue un vrai pogrom avec quantité de gens brûlés vivants. Libéré de ses démons intérieurs, la victime veut se faire moine mais son libérateur lui ordonne de réparer ses fautes plutôt que d’expier ses péchés. Et la conclusion est d’une brûlante actualité : confronté à une nouvelle catastrophe, il parvient à sauver tous les pauvres en taxant tous les riches ! (car tous les gouvernements du monde grattent des millions ici ou là en déshabillant Pierre pour habiller Paul alors que 70000 milliards dorment dans les coffres-forts numériques des délinquants fiscaux du monde entier)

Dans le 5e épisode, notre héros est de nouveau confronté à un cas très épineux avec une mère devenue démone ayant choisi d’agir en démone. Et elle serait devenue une serial killer sans un ange gardien qui l’empêche à chaque fois de passer à l’acte. Et son ange gardien, c’est le fantôme de sa fille assassinée qui fait tout pour sauvegarder l’âme de sa mère bien-aimée…

 

Gou Tanabe davantage dessinateur que scénariste semble prendre tout cela comme des exercices de style. Ses contes russes sont graphiquement immatures avec un charadesign éloigné du mainstream de la Planète Manga certes, mais finalement assez simple (sans parler des cases remplies de l’imbu de lui-même du narrateur dans l’adaptation d’Anton Tchekov qui sont assez imbuvables). Pour l’adaptation de Maxime Gorki le charadesign est presque basique, mais il y un travail sur l’ambiance entre ces bons vieux Kafka et Beckett. Dans Ju-Ga où l’encre joue un rôle déterminant, les graphismes sont nettement plus aboutis avec un très joli travail sur le noir mettant joliment en valeur les rares apparitions du blanc (rédemption ou damnation ?). Et rétrospectivement, on peut voir l’adaptation de Lovecraft comme une rencontre du 3e type entre un dessinateur japonais du XXIe siècle et un auteur américain du XXe siècle : le talent de Gou Tanabe a explosé, et depuis lors il n’a cessé de s’améliorer !

note : 6/10

Alfaric

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