Caryl Férey

Paz

Publié le 3 octobre 2019 en Série Noire chez Gallimard

Pour la première fois depuis des décennies, paramilitaires, FARC et narcotrafiquants ont déposé les armes et sont sur le point d’aboutir à un accord de paix. La guerre civile aura laissé derrière elle des milliers de morts et de disparus.
En politicien avisé, Saul Bagader a réussi à s’arroger une place de choix auprès des artisans de la paix. Mais des corps mutilés rappelant les pires heures de la Violencia sont retrouvés aux quatre coins du pays.
Lautaro Bagader, fils de Saul et ancien militaire désormais chef de la police de Bogota, ne sait sur qui porter ses soupçons : narcos, anciens Farc ou paramilitaires opposés au processus de paix ? Il doit impérativement faire cesser l’hécatombe au plus vite, avant que la presse ne s’en mêle, même si, pour cela, il doit ouvrir cette boîte de Pandore qu’est son histoire familiale.

Lautaro et Angel Bagader sont deux frères, fils de Saul, chef de la fiscalia – procuceur de Bogota – qui a oeuvré aux côtés d’Uribe et qui poursuit dans le business de la paix, machiavélique en diable. Le premier, ancien militaire qui nettoya les forces armées antigouvernementales, devenu chef de la police de la capitale, à la tête d’une unité d’action d’élite, reste dans le giron de son père et contribue à son action politique auprès d’Oscar de la Peña, ministre de la justice et candidat aux prochaines présidentielles. Le second a tout envoyé baladé, s’est enrôlé chez les FARC et a disparu.
L’histoire débute à la découverte macabre d’un corps démembré à la tronçonneuse et horriblement mis en scène. Lautaro va se voir chargé de l’enquête et n’aura de cesse – entre chaque coït animal et dépourvu du moindre sentiment qu’il glane sur les applications dévolues à cet effet – de mettre la main sur les bourreaux qui orchestrent ces massacres.
Oui, mais dans cette recherche éperdue, n’est-il pas plus en quête de lui-même que de ces tueurs, race qui prolifère en Colombie ? Ne cherche-t-il pas sa place, entre un père manipulateur et un frère dont il jalouse les faveurs et la prime importance que lui octroyait le patriarche ?

Ce n’était plus seulement la gauche qui était emportée dans les égouts du système néolibéral, mais la démocratie et son agonie n’était qu’une question de temps…

Prétexte, que tout cela !
Car en tirant le fil de cette tragédie qui embarque ces deux frères, dans un triangle que complète le père, l’auteur dévide bel et bien l’histoire ultraviolente de ce pays, Colombie, qu’il attaque sous l’angle de cet épisode emblématique : la Violencia. Il égrène au cours de son récit, toute la vision d’un pays, ses habitants, ses mœurs, ses élites et ses parias, ses combattants, ses enjeux, ses fléaux, sa beauté…
Comme toujours chez Férey, l’intrigue s’avère particulièrement soignée et son travail des plus documentés. Intervient ensuite sa marque de fabrique, à savoir des personnages usés, malmenés, à la fois forts et traumatisés par leurs existences, sujets à des aléas de vie ou des conditions initiales extrêmes et qui s’impliquent corps et âme… Une fois de plus le décor s’y prête, puisque l’histoire se tient en Colombie, au gré de sa jungle inexpugnable et létale, sa misère, ses narcotrafiquants, ses milices armées, ses bidonvilles, sa corruption, ses inégalités, la violence et les excès en tout genre qui en découlent ainsi que son ambiance de guerre civile dont elle ne parvient pas à se dépêtrer.
Nous avons clairement entre les mains un travail des plus aboutis, digne d’un Don Wislow – la griffe du chien, cartel et la frontière – le romantisme en plus, ainsi que la passion à vif des personnages, cette urgence et cette fatalité avec laquelle ils se précipitent vers leurs fins, au gré de choix qu’ils n’ont pas vraiment le loisir d’exercer. Ne serait-ce pas tout simplement la vie selon Caryl, que cette précipitation sauvage et sans alternative, cette obligation de se jeter à chair perdue, sentiments exacerbés, dans la gueule du monstre… Je vous renvoie au très touchant et très seduisant « pourvu que ça brûle » dans lequel se dévoile l’insatiable voyageur, qui nous fait part de son histoire, de son énergie, de ses méthodes de travail, de sa vision du monde. Déjà que lire ses fictions nous emporte et que l’on empoigne chaque nouvelle sortie les yeux fermés, sa manière de voyager et d’envisager les contrées qu’il découvre, leurs populations et leurs minorités bafouées, ses amours et ses amitiés, tout cet amalgame de vie prend le cœur et les tripes.
Plaisir sans conteste donc, que de le retrouver tout au long de ces pages qui composent «Paz».

note : 9/10

Julien Schwab

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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