Loïs McMaster Bujold

Vorkosigan (La Saga), tome 1 : Operation Cay

Roman, science-fiction

Publié le 4 janvier 1999

Nouvellement affecté sur une station orbitale, l’ingénieur Leo Graf y découvre que l’entreprise qui l’emploie a créé par génie génétique une nouvelle race totalement adaptée à l’impesanteur : les quaddies. Dotés d’une constitution particulièrement résistante, d’un métabolisme leur permettant de compenser la fragilisation osseuse causée aux humains par la vie en impesanteur, leur trait le plus marquant reste la présence d’une seconde paire de bras à la place des jambes. Leo est chargé d’enseigner à ces élèves particuliers sa profession, en vue d’en faire de parfaits employés au service de sa compagnie. Mais sur la lointaine colonie Beta, une nouvelle invention remet en cause l’existence même des quaddies : avec l’apparition de la gravité artificielle, des ouvriers adaptés à l’impesanteur cessent d’être rentables. L’avenir des quaddies est compromis s’ils restent au service de la société qui les a créé… et qui légalement les possède. Leo Graf, se rendant compte du danger, les aide à organiser leur évasion.

Le livre date de 1988 mais constitue un bel hommage à certains classiques du genre. Pour augmenter leur marge bénéficiaire sur les chantiers spatiaux en gravité zéro, la mégacorporation GalacTech contourne la législation sur les manipulations génétiques pour créer de toutes pièce une nouvelle espèce humaine conçue pour le travail en apesanteur qui n’aura ni d’autres ambitions ni d’autres droits que celui d’être des biens d’équipement pour leurs maîtres.
Le fait que les TPLG du roman nomment leurs créations chimpanzés n’ait vraisemblablement pas un hasard. Tony et Claire les Quaddies ressemblent aux Cornelius et Zira des « Évadés de la planète des singes » (ou aux THX 1138 et LUH 3417 du film culte de George Lucas, et il n’est pas impossible qu’il y ait une peu des Bernard et Lénina du livre référence d’Aldous Huxley).

La hiérarchie économique était semblable à une pyramide inversée : les véritables producteurs qui se trouvaient à sa pointe, en bas, faisaient vivre une montagne de plus en plus grande de courtiers et autres intermédiaires qui prélevaient tous leurs dix pour cent au passage, ce qui suscitait chez Leo le plus de fierté secrète que d’irritation.

Leo Graf, professeur en ingénierie d’abord indifférent voire antipathique, va se révolter contre les réformes néoesclavagistes et se découvrir une vocation de leader révolutionnaire entre Moïse et Che Guevara et en menant son peuple d’adoption vers sa Terre Promise intersidérale. Il mène sa croisade des enfants et c’est à la fois lui contre tous et les Quaddies contre le Système. Au fur et mesure que la malchance s’abat sur eux (ah les scènes de bricolage à la « A-Team » ! lol), ils sont rejoints dans leur lutte finale par les tous les Gravs qui en ont marre des aberrations inhumaines de leur employeur. Et à la fin la connerie bureaucrato-libérale se saborde elle-même. Tout est bien qui finit bien et la morale est sauve !
Les style l’auteure est simple est très facile d’accès, bourrée d’humour ce qui ne gâche rien :
– avec ce couple mixte dont l’un kiffe les aventures bourrines des « ninjas des étoiles doubles » et l’autre les romances à l’eau de rose de Sir Randan par Valeria Virga
– la référence aux films cultes « la Ruche de la Mort » et sa suite « la Ruche contre-attaque »
– la référence bien sentie au « Prisonnier de Zenda » d’Anthony Hope
Et puis quand Silver la quaddy ne voit aucune différence entre les nobles d’Ancien Régime et les chefs d’entreprise modernes, et tant pis pour les bien-pensants qui vont juger cela caricatural ou simpliste, moi cela m’a fait sourire…
« Quelle fascinante technique de management. Il faut que je prenne des notes. »
J’ai un peu peur que les écoles de management soient à l’économie ce que l’Inquisition était à la religion : un lieu de pensée unique qui génère des fanatiques qui ne tolèrent pas l’hétérodoxie. En France la Word Company des « Guignols de l’info » a été créée par d’anciens étudiant d’HEC dégoûtés par ce qu’ils y avaient vu et entendu. J’ai comme l’impression que l’auteure américaine qui est de même génération suit la même démarche : dénoncer l’idéologie mortifère des héritiers des Chicago Boys.
Si on lit entre les lignes, c’est un véritable pamphlet anti néo-libéraux : ressources humaines et inhumaines, profit brut et profit net, retour sur investissement et marges bénéficiaires, méthodes éthiques et non éthiques, avantage légaux et illégaux, taxation dynamique et fraude fiscale, compétitivité et obsolescence… des éléments de langage qui cachent d’abord et surtout la réinvention légale de l’esclavage pour faire plus et encore plus de pognon (le mot réforme étant actuellement lui-même un cache sexe pour diverses formes de régressions sociales).
Le meurtre devient un avortement rétroactif et le génocide devient une élimination de cultures postfoetales expérimentales…
On peut aller encore plus loin : quelle est la différence de mentalité entre racistes et tenants de la pensée unique managériale ?
1) il existe des catégories d’êtres humains différentes
2) certains d’entre elle sont supérieurs et d’autres inférieures
3) en étant au-dessus du lot commun, « nous » faisons partie d’une catégorie supérieure
Ainsi IRL il existerait 20% d’employés supérieurs qu’il faut promouvoir aux tâches d’encadrement, 60% d’employés moyens qu’il faut mettre au pas pour optimiser les rendements et 20% d’employés inférieurs qu’il faut éliminer.
Tant pis pour le point Godwin : il est à parier qu’on peut retrouver quelque chose de similaire dans certains ouvrages de l’entre-deux-guerre. Et comme tous nos dirigeants sont passés par ce moule de la pensée unique qui met en avant « la sélection naturelle des employés », il est malheureusement fort à parier que les années à venir ne vont pas être roses pour 80% des gens…
A ce petit jeu là, le détestable Bruce van Atta est le parangon des tyranneaux de bureaux que tout le monde a connu et subi au moins une fois dans sa vie professionnelle. Il campe à la perfection le connard carriériste incapable de sortir du « je, moi, le mien… » !
– ce n’est pas mon problème, après moi le déluge
– les renvois d’ascenseurs sont toujours à sens unique
– on pense d’abord à couvrir ces arrières avant de prendre la moindre décision
– quand ça marche c’est grâce à moi et je m’attribue le succès d’autrui auprès de la direction
– quand ça ne marche pas ce n’est pas à cause de moi et j’attribue mon échec à autrui auprès de la direction
– on ne calcule qu’en fonction de son intérêt financier personnel (et seuls les couards calculent le prix des actes justes)
– « le seul souci qui agitait van Atta était son propre profit. »
– « Après tout, c’est ça, mon travail : l’encadrement »
– « A présent, j’ai carte de blanche pour agir. Je suis entièrement couvert. »
– « Quelle déconfiture ! Une année de ma carrière de foutue »
-« Ça m’attriste pour ces petits chimpanzés. Je me donnais mal de chien pour les rendre rentables. […] Peut-être que quelqu’un, parmi les grands chefs de la compagnie, m’en sera reconnaissant. »
– « Tous ligués contre lui, complices donc la non-coopération. […] Si on laissait faire Yei et ses semblables, personne ne tirerait jamais sur personne, et l’univers sombrerait dans le chaos. »
– « S’il pouvait atteindre à la fois ce noeud de circuits de contrôle et ces canalisations de refroidissement, cela provoquerait une réaction en chaîne qui aboutirait à… une promotion, bien sûr ! »

J’ai longtemps hésité entre 3 et 4 étoiles. Mais j’ai beaucoup aimé donc j’assume.
Un livre court un peu naïf voire kitschoune, mais assez efficace en raison de sa fluidité. Peu importe vu la puissance du message progressiste voire humaniste développé ici. Liberté, égalité, fraternité. Quaddies et Gravs doivent s’aider et non se concurrencer. Ni haine ni violence, ni mépris ni indifférence. Et si Leo c’était un Gandhi de Space-Op ? Une histoire qui rend meilleur et donne envie de rendre le monde meilleur. Un Prix Nebula bien mérité !

note : 8/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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