Bertrand Garlic (scénario)
Paul Echegoyen (dessin)
d’après Jonathan Swift

Les Voyages de Gulliver :

De Laputa au Japon

Bande dessinée, fantastique / uchronie 
Publié en le 25 novembre 2020 chez Noctambule

Après une attaque de pirates, Lemuel Gulliver cumule les découvertes : l’île volante de Laputa, Balnibarbi, l’Académie de Lagado, Maldonada, l’île de Glubbdubdrib, le royaume de Luggnagg puis le Japon, avant de rejoindre l’Angleterre.​

​Bertrand Garlic est un humaniste, comme il l’avait déjà montré dans Un Maillot pour l’Algérie ou Sept Athlètes. C’est donc avec plaisir et intérêt que je le retrouve sur une adaptation d’un autre humaniste, à savoir le philosophe Jonathan Swift auteur des célèbres Voyages de Gulliver. La BD fait 110 pages, mais il y a tellement de choses à dire qu’on passe sous silence les voyages chez les nains de Lilliput et chez les géants de Brobdingnag, qui sont déjà très connus, pour s’attaquer à ses autres voyages à Laputa, Balnibarbi, Glubbdubdrib, Luggnagg et au Japon, qui eux sont moins connus… (comme je suis assez fatigué je vous laisse vous-mêmes déterminer le niveau de spoil que vous êtes capables de supporter, car ce n’est pas comme si tout cela a été écrit au XVIIe siècle)

 

Le mise en place du récit est assez picaresque, mais si on s’attarde sur les adieux de Lemuel Gulliver à sa famille on passe rapidement sur la phase pirate du récit…
Donc Gulliver est recueilli par les habitants de Laputa, et j’imagine que les nombreuses ressemblances avec l’absurdité de la macronie en particulier et la ploutocratie mondialisée en général ne sont absolument pas fortuites. Donc on a des élites autoproclamées qui vivent dans des cités volantes qui passent leurs temps tantôt en frivolités tantôt en usines à gaz, et qui se font entretenir par les populations vivant au sol au nom de la théorie du ruissellement qui comme chacun le sait est la plus gros arnaque de l’histoire de l’humanité. Gulliver écoute attentivement tous les discours qu’on lui sert sur un plateau d’argent à propos du TINA reagano-thatchéro-macronien, mais il demande à ses hôtes comment un système si parfait génère autant de révoltes… A force de faire une révolution, on finit par en réussir une, et c’est ainsi qu’on nous explique que la dernière révolte en date des gilets jaunes locaux a abouti la sécession de la cité de Lindalino (qui ne s’est jamais aussi bien portée que depuis qu’elle s’est débarrassée des élites autoproclamées de la ploutocratie mondialisée) !

Les faux nobles de Laputa ne trouvant aucun intérêt à un vrai roturier, Gulliver obtient le droit de quitter Laputa pour rejoindre le Japon dans l’espoir de pouvoir retourner en Angleterre. C’est ainsi qu’il fait étape à Balnibarbi cité vassale des Laputiens où le dénommé Munodi résiste aux technocrates envoyés par Laputa qui ressemblent à des fanatiques religieux de la pire espèce. Habités par la mystique de la réforme ils veulent faire table rase du passé, car pour eux tout ce qui est nouveau et original est forcément mieux que ce qui est ancien et classique… C’est ainsi que toute une population se retrouve otage d’une minorité de nantis qui ne sachant par quoi faire de son temps et de son argent l’oblige à faire, défaire et refaire encore et encore pour se donner de l’importance (genre en déclarant transformer les matières fécales en nourriture viable, ou en proclamant extraire les rayons du soleils de la culture des concombres). Toute personne ayant déjà mis un pied à l’Éducation Nationale sera en terrain connu, comme finalement n’importe personne ayant déjà mis un pied dans une entreprise soumise à la tyrannie du management anglo-saxon plus débile et inhumain tu meurs (sans parler des « bullshit jobs » dénoncés par David Graeber)…

La vie est courte… Et c’est sans doute beaucoup mieux ainsi, sans aucun doute.

​Dans la quête de sa patrie et de son foyer, Gulliver accompagné du Capitaine Adams fait escale à Glubbdubdrib où les habitants ont été délivrés du travail non pas par les machines mais par le habitants du passé invoqués par nécromancie. Le souverain local ne manque pas de se la péter, et offre à ses invités de leur montrer n’importe quel personnage historique. Si les auteurs montrent bien que les morts doivent reposer en paix et les vivants attendre leur heure, ils ont oublié de montrer que l’Histoire n’est que manipulation et réécriture du passé…
A Luggnagg on découvre l’existence des Struldbruggs dotés du don d’immortalité. Gulliver s’enthousiasme avant de découvrir la vérité : vie éternelle ne signifie pas éternelle jeunesse, au sens propre comme au sens figuré. Car les immortels perdent leurs bonnes intentions au fur et à mesure qu’ils vieillissent, maudissant volontiers ce qu’ils ont naguère adoré à commencer par leurs propres enfants… Quand on commence sa vie dans une époque, il vaut mieux finir dans la même époque. Tous les êtres humains qui ont expérimentés le plaisir et la douleur comme la joie et la peine savent cela, mais pas les nababs pourris-gâtés de la ploutocratie mondialisée qui ne connaissent même pas le sens du mot « non » comme n’importe quel gamin attardé donc inadapté à la vie en société (mais ce sont eux qui dirigent la société, d’où notre Monde De Merde actuel n’est déplaisent à certains / certaines)…
Au bout du bout, Gulliver parvient au Japon et convainc le Mikado de le laisser rentrer en Angleterre. Jonathan Swift catholique croyant et pratiquant ne laisse pas l’occasion de critiquer l’intolérance des protestants se réclamant de la tolérance. Mais tout est bien qui finit bien, car après tant de tribulations et un voyage de retour tourmenté notre Gulliver préféré parvient enfin à rentrer dans son foyer…

 

Merci aux éditions Noctambule pour le bel livre-objet. Je ne suis pas super fan des dessins faussement enfantins ici réalisés par Paul Echegoyen, mais force est de constater qu’ils sont très soignés et qu’ils collent très bien au sujet. Cela aurait pu et cela aurait dû servir de base à un beau film d’animation, mais comme vous le savez la France troisième pays producteur d’animation bourré de talents préfère faire de la merde marchande plutôt que de vraies œuvres. J’ai toujours aimé les contes philosophiques car ils mettent de belles idées à la portée du plus grand nombre, contrairement à une pelleté d’essais qui se regardent écrire avec des démonstrations mécaniquement intéressantes mais d’une froideur inhumaine absolument imbuvable. Après on pourrait se demander pourquoi les réflexions d’un auteur du passé sont-elles autant d’actualité… Parce que les mêmes causes produisent les mêmes effets, et qu’avec le temps si bien des choses ont changé bien l’être humain reste encore et toujours l’être humain (ce que ne veulent absolument pas admettre les élites autoproclamées de la ploutocratie mondialisée)…

note : 8-/10

Alfaric

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