Brandon Sanderson (histoire),
Rik Hoskin (scénario)
& Julius Gopez (dessin)

White Sand, tome 1

Comics, fantasy / science-fiction / Planet Opera

Publié en VF le 16 avril 2019 chez Graph Zeppelin Publié en VO le 28 juin 2016 (« White Sand I »)

Sur la planète Taldain, les légendaires Maîtres des sables ont le pouvoir de manipuler le sable de manière spectaculaire. Mais quand ils sont massacrés dans le cadre d’un sinistre complot, le plus faible d’entre eux, Kenton est le seul survivant. Du moins, c’est ce qu’il pense. Alors que les ennemis l’assaillent de toutes parts, il constitue une alliance improbable avec Khriss, une mystérieuse jeune femme issue du côté obscur…

Les Américains sont formidables : ils adaptent en BD des livres jamais sortis, et ils adaptent en film des BD jamais sortis. Ici le scénariste Rik Hoskin, le dessinateur Julius A. Gopez et le coloriste Ross A. Campbell donne une seconde chance pour ne pas dire une nouvelle vie, à une œuvre de jeunesse à la machine à écrire Brandon Sanderson qui dans les littérature de l’imaginaire n’a jamais lésiné sur le worldbuilding et le magic building…

Le Worldbuilding ? La Planète Taldain est divisée entre le Côté Lumineux peuplé de barbares WASP et dédié à la magie (mais réservée à une élite méritocratique ressemblant furieusement au Temple Shaolin) et le Côté Obscur peuplé de civilisés afro-américains et dédié et à la technologie (mais réservée à une élite aristocratique ressemblant furieusement à l’Angleterre Victorienne). Et nous découvrons le déséquilibre du pouvoir sur le Côté Lumineux entre le Clergé et le Grand Capital, entre les sectes religieuses et les guildes marchandes… dont longtemps ont été les garants les Maîtres des sables…
Le Magicbuilding ? On met en avant les Maîtres des sables, qui sont plus les maîtres de la sécheresse et de l’humidité que des sables d’ailleurs, et Brandon Sanderson se fait une joie de nous décrire les règles d’utilisation de la magie qu’il a inventé pour son monde (et par la même occasion il se fait une joie d’inventer plein de nouveaux mots qui ont dû mettre à rude épreuve la patience et l’expérience du traducteur). L’ordre des Mastrells ignore la notion d’ascenseur sociale, privilégiant l’inné sur l’acquis : une fois ta valeur mesurée lors de l’épreuve dénommé « la course », il est impossible de changer de place ou de rang au sein de l’ordre quels que soient les réussites réalisées ou les échecs rencontrés (sans doute une caricature de l’entre-soi ploutocratique IRL).
Qu’est-ce que cela raconte ? Le cancre adolescent et métisse Kenton veut absolument qu’on reconnaisse sa valeur malgré sa très mauvaise maîtrise de la magie, d’autant plus que son père n’est autre que le grand-maître de l’ordre. Il compte donc passer l’épreuve de « la course » avec ses muscles, ses neurones et sa maîtrise de l’épée, et en remportant l’épreuve avec 6 sphères au lieu des 5 requises il fait sensation. Quand l’ordre est trahi et détruit il se retrouve seul pour le reconstruire : est-il l’élu, voire le messie tant attendu ?

– Quitte à subir l’humiliation, il vaut mieux que se soit en essayant d’être héroïque !

Brandon Sanderson nous dit que c’était une œuvre de jeunesse avec des emprunts à Dune (les fremens, les vers des sables et tout ça), Les Misérables (les thématiques sociales abordent la lutte des classes, mais avec une bien-pensance bourgeoise qui peut vite devenir fatigante), et La Roue du Temps… Cela se sent aussi avec le personnage de Khriss la princesse rebelle en deuil de son fiancée qui ressemble peu ou prou à Sarène d’Elantris. Mais d’un autre côté l’opposition entre le cancre Kenton qui contourne la tradition pour mieux la respecter et le surdoué Drile qui respecte la tradition pour mieux la contourner, et qui veulent tous les deux être « Hokage », tout cela ressemble sacrément à la saga manga Naruto… L’équipe d’exploration de Khriss à la recherche d’un sorcier des sables pour sauver son pays ressemble elle peu ou prou aux savants des Collines Noires dans la saga western Lucky Luke, (c’est assez cool mais c’est malheureux de ne pas avoir davantage exploité le filon), et la relation entre la duchesse fashion victim et le moine-guerrier défroqué n’est pas sans rappeler la relation pleine de piques entre Garion et Ce’Nedra une fois de plus empruntée à La Belgariade (c’est assez cool mais c’est heureux de n’avoir pas davantage exploité le filon), et le fait que Kenton soit un métis renforce ces 2 aspects de l’histoire. Il passe de dernier à premier et doit prendre ses responsabilités pour sauver l’ordre des Maestrells menacé de disparition, le Côté Lumineux menacé de guerre civile et de guerre religieuse, et la sans doute sur la planète Taldain tout entière : c’est quand même un peu beaucoup Rand al’Thor dans La Roue du Temps

Brandon Sanderson a le sens du spectacle hérité de son mentor Dave Wolverton / David Farland, qui consiste à introduire le côté blockbusterien des comics super-héroïque dans la fantasy épique. Je ne sais pas où s’arrête son travail et où commence celui du scénariste Rik Hoskin, mais le dessinateur Julius A. Gomez a parfaitement compris cela en s’affranchissant bien souvent dans le découpage du castrateur cahier des charges yankee : mis en grand format dans une édition très soignée par Graph Zeppelin tout cela pète une classe de ouf (même si la synthèse entre dessins et couleurs n’est pas optimale, il y a sans doute des réglages à faire au niveau de l’encrage).

Il a suffisamment de qualité pour que je laisse sa chance à la série mais :
– depuis que j’ai lu Elantris qui ressemblait beaucoup trop à un manifeste prosélyte de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours pour être honnête, je me superméfie de chaque nouveau récit de l’auteur. Ici Kenton semble être un énième Gary Stu de l’auteur destiné à répandre la bonne parole de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, d’autant plus qu’on voie bien qu’il est clairement destiné à porter une 3e voie entre fanatisme et athéisme
– on retrouve les gimmicks de l’auteur américain : le dramatis personae Young Adult, les romances mormones, la lutte des classe en remettant en cause les agissements du prolétariat mais jamais celui du grand capital, le super pote qui revient de voyage pour aider le héros à point nommé (ici le dénommé Aarik), le naming inutilement compliqué hérité d’un tolkienisme mal digéré, et les interventions de la Divine Providence comme bons vieux deus ex machina…
– les structures narratives en POVs, ça marche très bien en livre avec un bon chapitrage, et ça marche bien à l’écran avec de bonnes transitions, mais en bandes dessinées ça marche beaucoup moins (j’ai même trouvé cela ici plus ou moins lourdingue) : passé un cap, on passe trop souvent du POV de Kenton à celui de Khriss ou de la dénommé Aïs qui sort d’on ne sait où et qui veut on ne sait quoi (apparemment c’est une femme flic qui pourchasserait le criminel Lokmlen : qu’a-t-il à voir avec le reste de l’histoire ? Brandon Sanderson nous expliquera sans doute cela dans les suites !)
– les genres de l’imaginaire sont le reflets de notre société donc il aborde légitimement les questionnements de notre présent, mais ça tue tout quand dans un univers médiéval-fantastique tu un pavillon de banlieue de CSP+ américaines dans lequel les personnages discutent de leur journée au boulot dans leur salon avec canapés, sièges rembourrés, commode avec argenterie, armoire avec cristal et porcelaine, tapis au sol, tableaux au mur, les diplômes bien mis en évidence et moult plantes vertes dans des pots et des vases divers et variés pour bien décorer l’ensemble (argh on n’a même la chambre d’enfants avec coffre à jouets, bibliothèque et lampe de chevet)… Mais qu’est-ce que c’est naze : ça ruine totalement la suspension d’incrédulité pour complètement sortir lecteurs et lectrices de l’univers et de l’intrigue !!!

PS : la Planète Taldain est décrite par les 4e de couverture comme une partie essentiel du Cosmere… Soupirs…. Le Cosmere serait pour Brandon Sanderson, d’après l’auteur lui-même qui n’arrête pas d’en parler depuis qu’il est devenu bankable, ce que a été le multivers pour Michael Moorcock : c’est une grosse fumisterie destinée à accroître les chiffres de ventes de ses séries comme chez DC et Marvel Comics car il n’y a aucun lien entre les différents univers de l’auteur américain contrairement à ceux de l’auteur anglais où se croisaient d’une série à l’autre les personnages, les artefacts et les thématiques qui y étaient liées. Putain, même chez Crossgen Comics où 1 série = 1 planète c’était bien mieux fichu que cela parce que tous les séries étaient reliées par la Marque et le Mentor, ainsi qu’un univers avec le même passé (l’émergence d’un Méchant Millénaire) et le même avenir (vaincre le Méchant Millénaire). Des univers sans aucun lore, les Américains sont capables de tout et du reste : je suis sidéré que les prescripteurs d’opinion relaient sans aucun sens critique d’aussi vil arguments marketing !

note : 7/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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