Patrick Moran

La Crécerelle

Roman, fantasy / dark fantasy 
Publié le 15 février 2018 chez Mnémos

La Crécerelle a le goût du sang. Mais qui sait pourquoi elle tue ? Pour l’argent, pour le plaisir, ou bien pour servir les puissances de l’outre-monde ? Femme du Sud dans les terres du Nord, experte des arts magiques dans une contrée qui les méprise, la Crécerelle parcourt les cités-États du désert, semant violence et mort sur son passage. Une question demeure… combien de temps encore pourra-t-elle supporter cette vie d’atrocités ? C’est justement en cherchant à se libérer de l’entité maléfique qui contrôle sa vie, qu’elle va déclencher une série d’événements d’ampleur cataclysmique. Une spirale infernale dont, cette fois, elle ne pourra pas se sortir seule.

Pour commencer, je suis obligé de signaler que je suis les éditions Mnémos depuis leurs débuts, que je possède plusieurs rayonnages de leurs productions, et que quand je jette un coup d’œil au planning des sorties c’est souvent vers eux que je jette mon premier coup d’œil… Je préfère clarifier les choses d’emblée car je vais écrire des choses qui pourrait être interprétées pour de la vachardise gratuite et méchante… (car oui, qui aime bien châtie bien)

J’ai de plus en plus de mal avec les nouveaux auteurs francophones proposés par l’éditeur tricéphale, qui livrent des prestations pas assez abouties malgré toute leur bonne volonté et toute leur bonne humeur*… Ce n’est pas le cas de La Crécerelle (dotée d’une jolie illustration de couverture de la part de Qistina Khalidah), mais le résultat n’a pour autant été plus plaisant donc je me suis retrouvé une fois de plus avec un auteur « avec du potentiel » (mais quel potentiel !). Patrick Moran connaît son H.P. Lovecraft sur le bout des doigts, et son Michael Moorcock sur le bout des ongles : si au bout de quelques pages de l’ouvrage au au bout de quelques lignes de cette critique vous n’en êtes pas convaincus c’est que vous jamais rien lu de ces monstres sacré des genres de l’imaginaire, et ils vous faut donc remédier à cette lacune au plus vite si vous vous pensez être des fans des genres de imaginaire…

Le succès à tout prix, c’est la guerre de tous contre tous.

Donc nous avons la Crécerelle, personnage bi-classée guerrière et sorcière, bannie de son pays où tout n’est que sorcellerie et qui erre dans des Jeunes Royaumes où justement celle-ci est plus ou moins interdite car associée aux forces du Chaos alors qu’eux-mêmes se revendiquent des forces de la Loi, et partout où elle va elle traîne une sinistre réputation : elle est-elle une tueuse à gages qui tue pour le profit, une tueuse en série qui tue pour le plaisir, un être maudit qui tue au nom des forces de la nuit ou juste un monstre à visage humain ? Car la Belle Dame sans Merci a pactisé avec un dieu-démon après l’avoir appelé de son plein gré, et celui-ci ne cesse de la flatter d’un côté pour mieux lui réclamer du sang et des âmes d’un autre côté, alors qu’elle aimerait plus que tout en être définitivement libérée… Nous suivons donc les aventures et les mésaventures d’un anti-héroïne qui cherche à remédier aux problèmes qu’elle a elle-même créés, et qui en voulant se débarrasser de la malédiction dont elle s’est elle-même affublée ne faite qu’aggraver les choses et hâter la fin du monde… C’est carrément le pastiche d’Elric de Melniboné, alias la Dame aux Camélias à baudrier !

Mais l’auteur m’a agréablement surpris en faisant de l’éternel champion et de son éternel compagnon des détournements de Xéna et Gabrielle (si vous ne connaissez pas, faites une recherche sur wikipédia), qui développent ici une relation aussi tordue et malsaine s’ajoutant à celle que l’anti-héroïne entretient avec son patron et amant (remember l’amour vache entre la princesse guerrière et le dieu de la guerre) : la guerrière expérimentée déteint sur la lettrée inexpérimentée qui s’endurcit, et la lettrée inexpérimentée déteint sur la guerrière expérimentée qui s’adoucit… Pour ne rien gâcher l’auteur utilise une cosmogonie et une mythologie lovecraftiennes, donc les trucs affreux et dégueulasses peuvent débouler dans le récit à tout moment : je vous laisse le plaisir de la découverte de sa caricature de la légende du Roi Arthur…

Tous les ingrédients sont là pour de la dark fantasy de bon aloi :
– niveau wordlbuilding on a des jungles, marécages, déserts, plaines, steppes, toundras, avec une variété de pays et de peuples différenciés aux niveaux politique, économique, social et culturel donc on sent que l’auteur a pensé au décor de son récit et c’est autre chose que tous ses tolkienistes persuadés qu’il suffit de placer 2 ou 3 poèmes et une légende des temps jadis pour donner de l’épaisseur à son univers ! (mais attention aux Ceilhans conservateurs, nationalistes et fondamentalistes qui refuse obstinément de s’intégrer aux civilisations qui les abritent, des gens mal intentionnés pourraient qualifier l’auteur d’antisémite qu’il faudrait punir à tout prix)
– niveau magicbuilding on a l’espace intérieur, thaumaturgie qu’on peut associer à des pouvoirs psioniques, qui ressemble à la télékinésie de Scanners et qui se manifeste souvent par une violence à la Hokuto no Ken (Xéna recourrait déjà à l’acupuncture de combat), et l’espace latéral, manipulation de probabilités, qui consiste à remplacer une réalité par une autre en piochant dans les réalités parallèles à condition de ne pas avoir peur des gigantesques chocs en retour possibles (oh on dirait du Michael Moorcock revu et corrigé par China Miéville)
Alors pourquoi je suis ressorti de ma lecture aussi mitigé, voir carrément déçu ?
– la première partie dévoile tout au presque, ce qui serait éminemment pardonnable dans le cadre d’un stand-alone mais l’auteur se fait plaisir en recourant aux termes « hapax », « apotropaïque », « scholiastes », « cacochymes », « architectonique », « gnoséologique », « appareils perceptifs », « possibilités cognitives », « capacités computatives » et des trucs quantiques qui à chaque fois m’ont sorti du récit…
– rien à faire, l’anti-héroïne a été pour moi antipathique au possible : arrogante, orgueilleuse, égoïste, froide, cruelle, amorale, cérébrale, mais aussi comme ses modèles moorcockiens chouignarde… Oh elle culpabilise d’avoir génocidé la population la cité X, mais pourtant elle n’a eu aucun remord à génocider la population de la cité Y, oh la pauvre a été obligée de pactiser avec un dieu-démon avide de meurtres, mais pourtant quelques pages plus loin elle n’a aucun remord à tuer des innocents avec style et avec panache parce qu’elle est une véritable artiste du meurtre…
– il y a le Michael Moorcock féru d’aventures pulpiennes et le Michael Moorcock féru d’existentialisme, et ici ça m’a carrément saoulé qu’on se perde en explications philosophiques et métaphysiques : dans un livre de moins de 300 pages à la mise en page plutôt aérée on a déjà une vingtaine de page d’incipits pessimistes et nihilistes, qui parfois font la part belle aux diatribes d’intellos élitistes fictifs contre des masses plébéiennes fictives, mais on a aussi entre deux trips shamaniques des pages entières voire des chapitres entiers de digressions mélangeant les pensées de Platon, de Nietzsche, de Jung et de Wittgenstein ! Comme l’écrit l’auteur lui-même page 270 : « et si on passait à l’action au lieu de faire de la psychologie des peuples ? »

J’ai tendance à penser que la recette moorcockienne marche mieux dans certaines configurations que dans d’autres… Alors ici est-on dans un stand-alone qui restera un coup d’épée dans l’eau (ce ne sera ni le premier ni le dernier de la SFFF en France), ou le début d’un chouette serial ? L’avenir nous le dira !

 

* Je suis souvent atterré par le manque de culture SFFF des auteurs français, mais qu’attendre d’un pays avec un culture SFFF aussi pauvre bien souvent entretenue par les commissaires littéraires et les prescripteurs d’opinion ? Bien évidemment avant d’être auteur on est lecteur, et à chacun son parcours de lecture, éternelle quête que jamais personne ne pourra achever (et c’est bien ainsi ), et il n’est pas besoin d’être un érudit pour être un bon écrivain, mais en connaissant les classiques, les genres différents et les styles différents, on peut éviter de défoncer des portes ouvertes, de se poser en rupture de trucs qui n’existent plus, d’être persuadé d’innover en pleine saturation du marché, de répéter les erreurs du passé voire de tomber dans les gros clichés… Que dans leur enthousiasme les auteurs souvent autodidactes se fourvoient je veux bien les comprendre et les pardonner, mais quid des correcteurs et des éditeurs qui eux sont des professionnels censément avoir du recul sur le sujet ? Outre le fait que le prologue aurait fait un bien meilleur quatrième de couverture que le quatrième de couverture, je recommande vivement à certaines personnes des éditions Mnémos de davantage coacher les auteurs que les blogueurs, car on ne fera pas croire que le fait qu’on retrouve les mêmes qualificatifs dans les critiques de ceux ayant reçu un Service Presse de leur part soit pure coïncidence… « atypique », « original », « hors du commun », « sortant des sentiers battus », « que vous n’êtes pas prêts d’oublier », « qui renverse les codes de la fantasy »…

note : 6/10

Alfaric

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