Mio Asô (scénario)
Tetsuo Hara (dessin)
d’après Keiichirô Ryû

Keiji, tome 1

(pour public un peu averti quand même)

Manga, histoire / XVIe siècle
Publié en VF en 2007 par Casterman, réédité en août 2021 par Mangetsu
Publié en VO entre 1990 et 1993 par la Shueisha dans le Weekly Shōnen Jump (« Hana no Keiji -Kumo no kanata ni- / 花の慶次 雲のかなたに »)

Japon, fin du XVIe siècle. Au cœur d’une époque déchirée par les conflits, des guerriers d’un genre nouveau font leur apparition. Refusant de se plier à l’autorité, ils entendent bien vivre selon leur propre code d’honneur. Ces hommes, ce sont les kabuki-mono. Dans la province de Kaga, au sein du clan Maeda, vit celui que beaucoup considèrent comme le plus grand d’entre tous. Son nom : Keiji Maeda.

Je me faisais la réflexion que la série Keiji de Tetsuo Hara était quasi introuvable quand les éditions Mangetsu filiale des éditions Bragelonne nous la rééditent en faisant du bon boulot. Il paraît même qu’il vont ressortir Soten no Ken le préquel d’Hokuto no Ken, et il se murmure carrément qu’on va enfin avoir droit en France à son chef-d’œuvre Ikusa no Ko: The Legend of Oda Nobunaga (jusqu’ici laissé dans l’oubli pour des raisons que la raison ignore). En passant c’est flippant toutes les bonnes séries que Casterman a laissé dépérir pour ne pas dire pourrir…

Je savais qu’en me plongeant dans les univers du mangaka de légende Tetsuo Hara (vous savez, celui qui a osé dire à Ségolène Royale de se mêler de ses affaires au lieu d’emmerder tout le monde avec ses délires à la con), mes petites cellules grises allaient tourner à plein régime. Je n’ai pas été déçu, et j’en reparlerai concernant les apports respectifs de Buronson et de Tetsuo Hara dans la saga Hokuto no Ken). Ici les liens visibles et invisibles entre les œuvres et les auteurs ont brillé de mille feux sous mes yeux. Parce que les mêmes causes produisent les mêmes effets : nous devons apprendre à vivre comme des frères, et non mourir en idiots comme les commissaires littéraires qui ne cessent de cracher leur venin sur les masses stallonniennes (genre les rédacteurs et les lecteurs de Télérama ayant inventé et diffusé le concept raciste de « japaniaiseries »)… C’est parti pour une grosse critique, du coup je vais résumer le truc en une formule : Bébél chez les samouraïs (ça ou Ryo Saeba chez les ninjas) !

 

De quoi cela parle ?

Nous sommes à la fin du XVIe siècle, le conquérant Oda Nobunaga est mort victime du conflit entre ses lieutenants Akechi et Hashiba (voir la série L’Homme qui tua Nobunaga). En devenant Toyotomi Hideyoshi, le paysan parvenu cruel et sadique a récupéré ses héritages, à savoir l’unification du Japon et l’invasion de la Corée. Les anciens partisans du Clan Oda ne savent pas s’ils doivent se rallier au vainqueur, trouver refuge chez ses adversaires, ou tenter leur chance en devenant rois de leurs propres mains.

Keiji issu d’un clan de ninja a été adopté par la famille Maeda, alliée d’Oda Nobunaga. Mais le fils et le père ont été écarté du pouvoir par le conquérant lui-même, en raison des médisances du lèche-cul Toshiie. Comme Oda Nobunaga lui-même en son temps, Keiji est présenté comme un « kabuki-mono ». Le terme est traduit par « racaille », et c’est vrai qu’ils ont une « rebelle attitude » qui jure sacrément dans une société basée sur la stricte observation des codes sociaux. Mais quand on suit la heurs et malheurs de Keiji on tombe rapidement sur le concept universel de « chevalier errant » ! A si seulement son seigneur en était digne, quel excellent vassal !!!

Déjà il faut savoir qu’il s’agit d’un personnage historique qui IRL a traversé tout ou presque du Sengoku Jidai, guerrier invaincu qui a servi plusieurs camps en fonction du respect qu’il avait de leurs dirigeants. D’ailleurs il a intégré la culture populaire et est apparu dans une flopée de jeux vidéos (genre Samourai Warriors et Sengoku Basara). C’est pour cela qu’il s’est adressé à l’écrivain Keiichiro Ryû spécialiste du personnage comme caution, chargeant Miso Asô de fait le lien entre son œuvre et son imaginaire. Car si Tetsuo Hara est surtout connu pour ses collaborations avec Buronson, et s’il a toujours été fan de Shotaro Ishinomori, Tetsuya Chiba, et Ryoichi Ikegami, il a d’abord et toujours été l’héritier de Buichi Terasawa !!! (d’ailleurs ce n’est sans doute pas un hasard si le « Bébel ninja » de Buichi Terasawa est sorti peu de temps avant le « Bébel samouraï » de Tetsuo Hara) *

Il n’est jamais trop tard pour fleurir.

On mélange donc à part égales grand sérieux et gosse déconne. Déjà il faut savoir que comme dans Kindgom de Yasuhisa Hara, qui d’ailleurs lui a emprunté cette technique, que Tetsuo Hara dessine les personnages non comme ils sont mais comme ils sont perçus, d’où la laideur ou la beauté exagérées de tel ou tel personnages (ça ou les brutes qui ressemblent à des ogres ou les étalons qui ressemblent à des aurochs). C’est très déstabilisant quand on ne sait pas le pourquoi du comment, mais c’est du pur bonheur pour les amateurs de Bébel l’Immortel quand déboulent les blagues et les châtaignes !

Il a un côté carrément cartoonesque : Toshiie et Shume son exécuteur des basses œuvres, c’est Jafar et Iago toujours à fourbir des plans pour se débarrasser de ce roublard d’Aladin qui multiplie les tours pendables. Et le neveu s’amuse encore et encore à déjouer tous les plans de son oncle destinés à le perdre… De la même manière il y a pas mal de gags en dessous de la ceinture, y compris un gros délire sur les « visites nocturnes » qui ne dépareillerait pas dans un tome de City Hunter (encore une fois les mêmes causes produisant les mêmes effets)…

Mais comme tous les héros de culture populaire, Keiji Maeda agit comme un « problem solver » (même si souvent il trouve des solutions aux problèmes qu’il a lui-même créés). Malgré toutes ses frasques pleines de gouaille et de bagarre, il sauve un étalon de ses tortionnaires, il libère une enfant de son maître cruel et sadique, il essaye de sauver de lui-même un apprenti kabuki-mono qui aurait pu être son compagnon d’arme, il réconcilie un père et son fils, il empêche le père de mourir pour rien, il empêche le fils de se déshonorer pour rien, il sauve une garnison de soldats loyaux jusqu’à la mort laissés à l’abandon par leur seigneur aussi fourbe que lâche, il convainc un compagnon d’Oda Nobunaga de ne pas se donner la mort pour rien, il empêche une jeune femme de se sacrifier pour une vengeance vide de sens…

Il existe clairement une relation arthurienne entre l’oncle Toshiie et le neveu Keiji, car le premier a épousé Matsu qui a ravi le cœur du second. Les trois personnages sont pris au piège d’un triangle amoureux, partagés entre la passion et le devoir (triangle qui est en fait un quadrangle, puisque Sukeemon Okumura l’ami d’enfance de Keiji est lui aussi amoureux de la belle à fort caractère).

Comme Buichi Terasawa, Tetsuo Hara est trop fin connaisseur des mythes et des légendes pour ne pas savoir que parfois toute la force du monde ne sert à rien. Keiji Maeda ne peut pas sauver tout le monde, et parfois meurent ceux qu’il avait juré de protéger. C’est alors que la justice devient vengeance, et qu’il déchaîne alors la Colère des Cieux ! C’est dans ces situations que la similitude entre Keiji Maeda et Rei l’Étoile de la Justice du Nanto saute aux yeux !!! (car si Kenshiro est bien un « monsieur glace » à la Buronson, Rei lui est bien un « monsieur feu » à la Tetsuo Hara)

 

Entre les années 1970 et 1980 Jean-Paul Belmondo est devenu Bébel l’Immortel, défenseurs de la veuve et de l’orphelin expert en castagnes et en punchlines. Cinéphile et francophile, Buichi Terasawa l’a transporté sur la Planète Manga en le transformant en Cobra l’Immortel. Ses héritiers ont poursuivi son œuvre et que soit Rei, Keiji Maeda, Ryo Saeba ou encore un membre du Clan Joestar il y aura toujours un justicier solitaire pour aller se fighter avec la truanderie d’en bas et la truanderie d’en haut (vous savez, celle dont il ne faut pas parler et qu’il ne faut pas voir parce que sinon la théorie du ruissellement s’effondrerait).

 

* Il était une fois trois jeunes apprentis mangakas de talent qui voulaient intégrer le studios Black Sheep pour devenir les assistants de Buichi Terasawa, l’auteur de manga le plus décontracté du gland de tous les temps. Il les refusa tous les trois, mais comme il était tout sauf un gros crevard il mouilla le maillot pour donner un petit coup de pouce à leur carrière. C’est ainsi que Tetsuo Hara connut la célébrité avec Hokuto no Ken, Tsukasa Hojo avec City Hunter et Hirohiko Araki avec JoJo’s Bizarre Adventure. L’esprit Bébel de Cobra s’est ainsi transmis à leurs créations, et les clins d’œil et les hommages croisés entre les auteurs et leur mentor n’ont jamais cessé…

note : 7,5/10

Alfaric

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