Yasuhisa Hara
(scénario & dessin)

Kingdom, tome 1

Manga, histoire / antiquité
Publié en VF le 15 Septembre 2018 chez Meian
Publié en VO depuis 2006 par la Shueisha dans le Shuukan Young Jump (« キングダム »)

La Chine, qui n’est pas encore unifiée, traverse une grande guerre de cinq siècles. Shin, un jeune garçon contemporain de ces temps violents et houleux, cherche, par la seule force de son épée, à se faire un nom sous les cieux !!​

Kingdom est un manga fleuve précédé d’une forte réputation (avec une majorité de fans enthousiastes à juste titre et une minorité de détracteurs haters qui de toute façon n’aiment rien). Avant même sa parution, j’étais déjà fasciné par cette saga. Malgré un sujet exceptionnel, l’unification de la Chine par le Royaume de Qin, je n’avais réussi à passer le cap en raison d’un charadesign qui m’a souvent renfrogné. Meian a réussi l’exploit d’éditer en France une série réputée inadaptable (comme d’autres qui seront sans doute adaptées à leur tour dans la deuxième patrie du manga), et même s’il y a des choses à redire on ne les en remerciera jamais assez pour cela. Mais autant le dire tout de suite, malgré ses grandes qualités, à commence par son évidente additivité, ce n’est pas la série « ultime ». Je vais sans doute me fâcher avec un lectorat français acquis à la cause de son manga préféré, mais oui je suis obligé d’écrire que Kingdom reste en deçà du « nec plus ultra »…

Hyou et Shin sont orphelins de guerre. Ils s’entraînent comme des fous sur leur temps libre pour réaliser leurs rêves les plus fous, et c’est ainsi qu’ils s’attirent l’attention du noble Shôbunkun. Et quand Hyou rejoint la cours, Shin lui pense avoir raté le coche. Jusqu’au jour où Hyou mourant le rejoint pour lui confier une mission sur laquelle repose le sort du Royaume de Qin… Ce dernier ne peut alors qu’accepter, et quelle surprise quand au point de rendez-vous qu’on lui a fixé il découvre que SPOILERS !!!
C’est tout à l’honneur du mangaka d’avoir ainsi directement débuté sa série par un arc très sérieux et très ambitieux plutôt que de naviguer à vue en espérant que le succès soit au rendez-vous avant de passer aux choses sérieuses.

 

L’époque des Royaumes Combattants :

Nous sommes face un récit romancé des vies du général Li Xin et du roi Ying Zheng. L’histoire s’inspire donc librement de l’Histoire, mais comme cette dernière est écrite par les vainqueurs et qu’en l’occurrence le vainqueur a pris le soin de faire table rase du passé en brûlant tout ce qui l’avait précédé personne ne sait vraiment qu’est-ce qui a été réalisé et qu’est-ce qui a été inventé…
Donc la Chine ancienne était un peu à l’image des cultures celtiques une confédération de principautés dont les différents entre les unes et les autres étaient réglés par une sorte de « haut-roi ». Mais on sait depuis longtemps que les riches et les puissants ne savent quoi foutre de leur temps, donc quand ceux qui sont tout n’exploitent pas ceux qui ne sont rien ils se tirent dans les pattes avec leurs games of thrones à la con. Donc chaque roitelet s’est déclaré « empereur en son royaume », et ils se sont mis à se bouffer les uns les autres, quand ils ne se faisaient pas dépecés par leurs vassaux.

Au bout d’un certain temps, on est arrivé à un situation de blocage / équilibre qui n’est pas sans rappeler l’Italie de la Renaissance, les alliances entre les uns et le autres variant au gré du vent en fonction des besoins et des intérêts du moment. Donc on a Yan et Qi qui se partagent le Golfe de Bohei, Zhao, Wei et Han qui se sont créées sur le cadavre du Royaume de Jin, Chu qui s’est développé le long du Fleuve Bleu et Qin qui d’abord limité à la Vallée de la Wei a remporté le jackpot en s’emparant du fertile donc riche Bassin du Sichuan.

Mais difficile de ne pas faire de parallèle avec notre ploutocratie mondialisée IRL. On a des élites autoproclamées qui parlent de valeurs et de principes, et qui au nom du patriotisme envoient des millions de gens à la mort. Mais en réalité elles changent de pays comme de chemise en vendant leurs bons et loyaux services aux plus offrants. C’est donc un peu nos milliardaires apatrides, nos millionnaires en exil, et nos dirigeants qui passent de hauts fonctionnaires dans un gouvernement à haut manager dans une entreprise dans un pays ou un autre (et inversement par ailleurs), n’ayant d’autre intérêt que le pouvoir et l’argent, et d’autre ambition que d’être l’homme le plus riche du cimetière histoire de faire crever de jalousie les vivants… La fameuse classe nuisible quoi, que certains appellent le Bloc Bourgeois qui se confond peut ou prou avec l’électorat macroniste…

– Nous sommes des orphelins. La guerre nous a pris nos familles et tout ce qu’elles avaient. Ces corps robustes sont tout ce que nous avons. Mais c’est amplement suffisant. Il nous suffit de pouvoir brandir et abattre une épée ! Ce que la guerre nous a pris, nous le reprendrons par la guerre !

Jurisprudence Hokuto no Ken !

Le scénariste Buronson a travaillé sur la période des Trois Royaumes (Lord, un manga qu’on aimerait bien voir réédité) et le dessinateur Tetsuo Hara a travaillé sur la période du Sengoku Jidai (Keiji, un manga enfin réédité). Mais ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est que le cœur de la saga Hokuto no Ken c’est le personnage de Raoh qui avait les mêmes ambitions qu’Oda Nobunaga qui lui-même avait les mêmes ambitions que Qin Shi Huang.

Comme Tetsuo Hara, Yasuhisa Hara pourtant élève de Takeshi Inoue représente souvent les choses non telles qu’elles sont en réalité mais de la manière dont elles sont perçues par les gens. D’où les différences d’échelle entre les animaux, les hommes, les bâtiments et les éléments. Et comme Tetsuo Hara, on n’hésite à jouer sur le côté « surhumain » des personnages. Super force, super résistance, super endurance, super sens, super vitesse, super réflexes ou super intelligence. Les chansons de geste insistent sur les exploits des héros qui exterminent des armées entières avant d’affronter les champions adverses dans des duels homériques. Mais avec tous ces mecs qui tranchent des escadrons entiers à coup de hallebardes, on se croirait dans un jeu vidéo de type Musô / Musou (dont le titre fondateur Dynasty Warriors ressemble fort au manga par ailleurs)…

Évidemment on reprend également tout l’épique et le tragique de la saga Hokuto no Ken, qui au départ était la transposition de la saga La Légende du héros chasseur d’aigles dans un univers post-apocalyptique. Mais on va encore plus loin : Ouki est le frère caché de Yuda (ah, les oukiblagues gayfriendly), Tou est mis en scène comme un Maître du Nanto, Moubu se la pète presque autant que Kenshiro, l’histoire de Kyoukai reprend pas mal d’élément de l’histoire de Souther, et je ne parle même pas des tribus des montagnes qui ressemblent peu ou prou à des punks à la Mad Max… (il y a des hommages, des détournements et des clins d’œil partout, je vais me faire une joie de vous les signaler tome par tome)

Après forcément on tombe dans le « jump the shark », comme Houken l’Invincible qui joue un peu le rôle de Zodd l’Immortel dans le Berserk de Kentaro Miura. En hantant les champs de bataille en quête d’adversaires puissants pour faire bouillir son sang, il joue le rôle de croquemitaine montrant aux personnages qu’il leur reste bien du chemin à faire pour être au niveau…

 

Jurisprudence Berserk !

Kentaro Miura avant d’être l’auteur de Berserk était le protégé de Buronson et Tetsuo Hara les auteurs d’Hokuto no Ken. Cela ne peut pas être un hasard dans la phylogénie de Kingdom. Déjà plus les pages défilent plus Shin ressemblent à Guts, et c’est évident avec ses poses et ses expressions quand il plonge au cœur des combats donc de la folie.
Comme dans « l’Âge d’Or » on alterne campagne militaires et intrigues de cour. Et les premières, où les hommes meurent pas milliers voire dizaines de milliers, ne pas forcément moins dangereuses que les secondes, où un mot ou un regard peut être aussi fatal qu’une lame de poignard entre deux côtes…

Alors oui il y a toute une hiérarchie entre Ei Sei qui a le rêve d’unifier la Chine et Shin qui a le rêve de devenir le plus grand général sous les cieux. Mais il s’instaure entre eux la même relation qu’entre Guts et Griffith : Guts est un commandant de troupes de chocs, et il est aux ordre du stratège qui non seulement voit beaucoup plus loin que les autres mais en plus est prêt à tout et au reste pour réaliser ses ambitions. Amis ou maître et serviteur ? Le destin est en marche et le clash est inévitable entre celui qui va devenir un criminel contre l’humanité et celui qui reste envers et contre tout un protecteur de la veuve et de l’orphelin… (ce n’est pas comme si Shin / Li Xin était l’aïeul d’un des plus grand héros de la Dynastie Han fossoyeuse de la tyrannie du premier empereur chinois)

 

Un shonen, souvent pour meilleur, parfois pour le pire…

Il y a un grand classicisme dans le personnage principal. Il respecte à lettre tous les codes du shonen nekkestsu, à tel point qu’à plusieurs moments on se croirait dans Naruto (ou One Piece, Bleach, Gintama ou n’importe quel shonen mainstream à rallonge pour Millennials). Car Shin veut devenir « le plus grand général sous les cieux », comme d’autre veulent devenir « le plus grand hokage de Konoha ». Donc dans sa réalité la bonne volonté peut triompher de toutes les difficultés, mais ce n’est pas spoiler qu’il va bien galérer hein… Pour ne rien gâcher je trouve qu’on use voire abuse du même langage pour djeuns qu’on trouvait dans les premières éditions de Dragon Ball (avec un paquet de catch-phrases plus shonen tu meurs). Faut-il incriminer la VF ou la VO pour la familiarité du langage dans des situations que ne s’y prête pas toujours ? Peu importe, la manière dont c’est fait aujourd’hui passe mieux que dans les années 1990…

Toujours selon les codes du shonen nekketsu on retrouve tous ces mecs qui veulent sentir leur sang bouillir et qui veulent être le plus fort pour être admiré par tout le monde, mais qui se plaignent qu’ils se font chier comme des rats morts dès qu’ils atteignent le sommet parce qu’ils ne trouvent plus personne pour faire bouillir leur sang… On nous a déjà fait le coup un million de fois, et c’est devenu tellement éculé que cela ne marche plus. On va appeler tout cela du « virilisme à la con » !

Autre symptôme du shonen nekketsu, le traitement des personnages féminins. Entre la sainte et la salope il y a un no woman land. On les retrouve donc dans les rôles d’épouse femme au foyer ou de concubines pondeuses d’héritier. Donc la seule possibilité d’émancipation c’est de se travestir en homme pour intégrer le monde des hommes : au bout du énième personnage déguisé en homme j’ai lâché l’affaire…

 

On pourrait râler sur le fait que toutes les manœuvres stratégiques très bien mises en scènes et très bien mises expliqués par l’auteur se traduisent trop souvent comme dans les chansons de geste par « si on tue le chef ennemi on a gagné »… Mais cela serait oublier que le management de la Chine à l’époque antique est encore plus inhumain que celui de Jack Welch à l’époque contemporaine. L’échec est toujours synonyme de mort, et c’est pour cela que les dirigeants préfèrent sacrifier des millions d’hommes et de femmes plutôt que perdre, et les vaincus préfèrent s’en remettre à la clémence du vainqueur plutôt que de prendre la moindre initiative qui serait interprétée par son chef bien planqué à l’arrière comme un signe d’insubordination donc d’exécution à court ou moyen terme. C’est tout la débilité du management par la terreur qui a tué moult empires voire carrément des civilisations toutes entières, et qui condamne à crever notre monde à la con victime d’hyperlibéralisme et d’ultralibéralisme à la con.

 

Les graphismes de Yasuhisa Hara qui s’améliorent de tome en tome sont très généreux. Le charadesign est tantôt extravaguant tantôt simpliste, mais on ne peut pas le taxer de flemmardise avec toutes ses planches avec des dizaines voire des centaines de personnages qui ne cèdent jamais à la tentation du clonage. Mieux encore, force est de constater que toutes ses doubles planches pètent une classe de ouf qui ne peut pas laisser indifférent !
En fait cette série à vraiment les qualité de ses défauts. Ses extravagances pour ne pas dire ses errements, qui nuisent au réalisme donc à l’intérêt de la série shoneneries obligent, lui octroient une grande coolitude donc lui assure une belle additivité. Franchement, une fois qu’on a commencé c’est très difficile de s’arrêter…

PS : par contre si l’édition est globalement de qualité, avec notamment de chouettes couvertures et des résumés / dramatis personnae bienvenus ainsi qu’une appréciable qualité de papier, les coquilles qui subsistent jusqu’au-delà du tome 15 sont horripilantes. Les fautes de frappes ça passent, les mots coupés par le retour à la ligne ça peut passer, mais quand il manque des sujets ou des verbes ça devient insupportable…

note : 8/10

Alfaric

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