H.P. Lovecraft

Dagon

(Les Carnets Lovecraft)

Nouvelle, fantastique / horreur 
Publiée en VF  en 1969 Pierre Belfond
Publiée en VO en 1919 dans The Vagrant (« Dagon »)

Océan Pacifique, Première Guerre mondiale. Intercepté par un destroyer allemand, un officier de la marine marchande parvient à fausser compagnie à ses geôliers. Après des jours d’errance sur les flots du sud de l’Équateur, il échoue sur un continent inconnu, comme surgi des eaux. C’est sur cette terre sinistre jonchée de carcasses qu’il croisera le chemin d’une créature gigantesque, qu’on nommera Dagon, le Dieu-poisson. Miraculeusement sauvé mais hanté par des visions cauchemardesques, il témoignera de l’expérience qui l’a laissé aux portes de la folie.

Dagon est une nouvelle de H.P. Lovecraft (c’est d’ailleurs la première écrite par le Maître de Providence, rédigée en 1917 et publiée en 1919). Dans un récit à la première personne, un narrateur au bout du rouleau nous livre son testament en nous expliquant comment il en est arrivé là, et en nous mettant en garde contre une terrible réalité pleine de secrets blasphématoires. Capturé par les Allemands durant la WWI, il s’échappe pour se perdre quelque dans l’Océan Pacifique. Les astres étant propices il a atterri sur un bout de fond marin remonté à la surface par la grâce d’un accident tellurique. Il explore un environnement lugubre avant de rencontrer d’étrange ruines pré-humaines (forcément « cyclopéennes »), puis l’un des titans qu’adoraient les créatures qui les ont construites à une époque antédiluvienne…

Il s’agit bien évidemment du « brouillon » de L’Appel de Cthulhu, donc son intérêt est plus historique que littéraire. Néanmoins il s’agit d’un texte phylogénique majeur du genre horrifique…

Déjà on reconnaît immédiatement le « style Lovecraft » :
C’est plein de « lune gibbeuse », de « ténèbres stygiennes », de « ruines cyclopéennes » et tutti quanti, et on retrouve ce bon vieux narrateur frappé par la terreur qui nous raconte le récit de sa vie à posteriori.

Ensuite on reconnaît les influences de Lovecraft :
On associe à la SF de Jules Verne et de H.G. Wells les éléments des classiques fantastique du XIXe siècle : si on pense au gothique victorien, le Maître de Providence cite toujours Edgar Allan Poe et a toujours admiré Guy de Maupassant. Et pour laisser une porte de sortie au lectorat, le surnaturel survient toujours aux frontières du réel : la folie, la fièvre, le sommeil…

Enfin on reconnaît les thématiques de Lovecraft :
Le voyage au bout du monde pour quitter le confortable cocon de civilisation, l’utilisation des sciences pour ancrer son récit dans le réel (botanique, géologie, minéralogie, zoologie), l’utilisation de l’histoire et de la géographie pour rendre tout petit l’être humain par rapport à l’immensité de l’espace et du temps, l’utilisation de l’ethnographie et de la mythologie pour faire un lien entre l’humanité et les êtres antédiluviens qui l’ont précédée, et bien sûr les indicibles titans qui menacent de l’écraser à tout instant (le narrateur connaît cette vérité pour en avoir fait l’expérience, c’est pour cela que s’il n’est pas devenu fou il veut la mettre en garde)…

– Je ne puis songer aux profondeurs abyssales sans frémir en imaginant les créatures innommables qui pourraient, en ce moment même, ramper et patauger sur le plancher océanique gluant, vénérer leurs vieilles idoles de pierre, et sculpter leurs portraits écœurants sur des obélisques de granit trempé. Je rêve qu’un jour, elles sortiront des flots pour entraîner dans leurs griffes pestilentielles les misérables restes de l’humanité affaiblie par les guerres, du jour où les terres s’enfonceront et où le fond sombre des mers s’élèvera, dans un chaos universel.
La fin est proche. J’entends un bruit à la porte. Comme si quelque gigantesque créature pesante à la peau glissante se frottait contre le bois. Elle ne me trouvera pas. Mon Dieu, cette main ! La fenêtre ! La fenêtre !

C’est un petit texte certes, mais très bien édité. C’est agréable de voir une mise en page très aéré. L’épaisseur du papier est appréciable. Le format est bien senti et bien choisi. D’ailleurs, même le titre de la collection est malin : « Les Carnets Lovecraft » ressemblent à des carnets d’expédition, donc la forme est en raccord avec le fond. On peut ainsi dire merci aux éditions Bragelonne : parfois la concurrence fait moins bien pour plus cher…

Néanmoins la plus-value se fait essentiellement par les nombreuses illustrations d’Armel Gaulme qui fait défiler sous nos yeux l’imaginaire du plus grand auteur horrifique de tous les temps réunis : à l’héritage de Gustave Doré on ajoute l’élément de malaise qui caractérise si bien les créations de l’auteur. Toutefois il s’agit au final d’un livre-objet à réserver aux amateurs voire aux connaisseurs (et/ou aux collectionneurs)…

note : 7/10 (+1 pour l’édition et les illustrations)

Alfaric

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