Pierre Alary
(scénario & dessin)

Don Vega

Bande dessinée, histoire / XIXe siècle
Publiée le 02 octobre 2020 chez Dargaud
Madrid, 1848. Don Vega, héritier d’une riche famille californienne, reçoit une lettre lui annonçant le décès de ses parents. L’auteur du courrier, le père Delgado, l’incite à rentrer « dans les plus brefs délais ». À son retour, Don Vega découvre que le domaine familial est désormais géré par un ancien général, Gomez. Celui-ci s’appuie sur Borrow, une brute sadique et sans scrupules, pour mettre la Californie en coupe réglée en rachetant des terrains à bas prix afin de les revendre plus cher. Des peons ont le courage de se révolter. Le visage couvert d’une cagoule, ils se réclament d’« el Zorro », un mythe populaire local. Le peuple les voit comme des héros. Don Vega décide de suivre leur exemple : il revêt un costume noir et est bien décidé à faire payer les spoliations commises envers sa famille. La légende de Zorro est en marche…​

Le 25 juillet 1853, Joaquin Murietta célèbre défenseur des latino-américains face aux anglo-américains est déclaré mort par les « California Rangers ». Ils ramènent aux autorités locales sa tête et la main de son lieutenant dans des bocaux d’alcool. Ce n’est pas la fin c’est le commencement ! Alors que son neveu Procopio reprend la lutte du « Joaquins Gang »», John Rollin Ridge* le fait entrer dans la légende, et aujourd’hui encore ses descendants et ses héritiers luttent contre les activistes haineux WASP…

Mais ça va encore plus loin, car en 1919 Johnston McCulley spécialiste du pulp policier proto super-héroïque décide de reprendre le mythe du «  Robin des Bois d’El Dorado » en l’édulcorant pour le public américain. Il l’associe à William Lamport, un contrebandier irlandais qui marquait ses victimes d’un « Z », et au Mouron rouge de la baronne Emma Orczy, dandy justicier à la double identité sauvant les gentils aristocrates des méchants révolutionnaires (et bien sûr les méchants notables gringos sont remplacés des autorités espagnoles corrompues)…

Don Diego de la Vega devient Zorro dans The Curse of Capistrano, et le héros de cape et d’épée entre dans la culture populaire américaine et dans l’inconscient collectif du monde entier avec des dizaines de romans et de films, des centaines d’épisodes télévisés (dont d’improbables versions colombienne et philippine, et un cross-over franco-français avec Saint Seiya !), et des milliers de comics parmi tant d’autres adaptations… Pour ne rien gâcher Don Vega alias Zorro dernier grand héros dixneuvièmiste est le modèle du Bruce Wayne alias Batman premier grand héros vingtièmiste.

Dans l’adaptation ciné de Martin Campbell datée de 1998, le vieil aristocrate Don Vega décide que le jeune prolétaire Murietta doit reprendre le flambeau de Zorro… La boucle est bouclée : les vrais héros ne meurent jamais, car les vrais héros sont immortels !!! #jesuiszorro

Nous sommes en 1849 en Californie et les États-Unis viennent d’extorquer la région au Mexique (en sachant bien par avance les ressources en or et en argent qui s’y trouvaient) après lui avoir volé le Texas (n’oubliez jamais que les défenseurs WASP de Fort Alamo se battaient pour le rétablissement de l’esclavage). Pendant quelque mois c’est un pays sans foi ni loi, les politicards et les banskters de Washington voulant laisser aux vautours financiers le temps de pressurer un maximum de gens avant le rétablissement de « l’ordre républicain »… Le Californien de souche Gomez est l’un de ces gros crevards, et il expulse à tour de bras les prolétaires mexicains pour vendre leurs terres 3 à 4 fois leur prix aux royalistes expulsés de chez eux par la IIe République française (en sachant par avance qu’ils seront expulsés à leur tour à l’arrivée des Américains et qu’il va récupérer une seconde fois ces terres pour peanuts). Le problème, c’est qu’il y a une épidémie de justiciers masqués, et que Borrow son exécuteur des basses œuvres n’arrive pas à en venir à bout malgré le recours massif au meurtre et à la torture… C’est dans ce contexte que revient au pays Don Vega, élève officier à l’école militaire de Madrid averti par le Père Delgado de la mort de ses parents. Il comprend tout de suite qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de Californie : Il est colère, Il est vengeance, et les hommes de Gomez et Borrow se mettent à tomber comme des mouches face au dernier arrivé des justiciers masqués… Car en plus d’être la Colère de Dieu, en incarnant l’espoir il est d’abord et surtout la goutte d’eau qui fait déborder le vase de la Révolution !!!

– C’est du folklore Senor Gomez. Les Peons entretiennent cette légende pour se rassurer…

​Donc que penser de l’adaptation en bande dessinée de presque 100 pages réalisée par le frenchy Pierre Alary œuvrant ici pour la première en solo autant au dessin qu’au scénario ? Et ben c’était vachement bien, même si tout était loin d’être parfait hein ! C’est un passionné rempli de bonne volonté certes, et ici c’est avec honnêteté et humilité qu’il s’attaque à un mythe de la culture populaire. Et plus qu’une adaptation, il s’agit d’un réécriture : nous avons d’un côté les générations d’oppresseurs, les générations d’oppressés pour leur résister et les générations de héros pour libérer ces derniers, et nous avons d’un autre côté des générations d’auteurs pour faire rêver des générations de lecteurs à un monde meilleur… (avec un album intitulé « Don Vega » se finissant sur le nom « Diego » nous sommes dans la supracoolitude à l’état pur : les vrais savent !)

* J’ai des réserves sur la forme mais elles sont totalement subjectives. J’ai découvert Pierre Alary par le biais du registre comique, du coup je n’arrive pas à me faire à l’idée que ses graphismes un peu cartoonesques sur les bords puissent être aussi efficaces dans les registres de l’épique et du tragique. Malgré mes ressentis, je dois signaler qu’il a réalisé un énorme travail de storyboarding et que son découpage est vraiment excellent, or c’est bien souvent l’essentiel dans l’art séquentiel !

* J’ai aussi des réserves sur le fond, et cela va nous emmener en Zone Spoilers, mais je crois que c’est dû au fait que Pierre Alary qui travaille ici en solo n’est pas encore aussi bon scénariste que dessinateur qu’elle que soit la bonne volonté qu’il parvient à déployer…Oui parce qu’il y a quand même 2 ou 3 moments où je suis demandé s’il n’y avait pas des maladresses sinon des erreurs (genre page 64, case 2, phylactère il faut « Borrow » et non « Gomez », sinon ça n’a aucun sens) !
ATTENTION SPOILERS Point fort du récit Gomez et Borrow c’est le Duc de Richelieu et le Comte de Rochefort (encore que les attitudes et les agissements du crevard californien ressemblent bigrement à ceux de Vincent Bollorée le bankster issu du cluster séparatiste des Hauts-de-Seine). Du coup Don Vega est à la fois D’Artagnan en costume et Bruce Wayne avec une rapière… OMG Enrico Marini dessinant un récit de cape et d’épée ! (OMG il l’a déjà fait avec Le Scorpion)…
Passons maintenant aux points faibles. D’abord le contexte californien ne sert que de décor, le rôle des frenchies étant anecdotique (d’autant plus que Jean-Pierre Pécau exploitait mieux tout cela dans sa série Sonora). Ensuite le côté machination n’est pas spécialement bien amené : Don Vega revient de façon précipitée mais il semble découvrir la vérité immédiatement, du coup les rebondissements et les révélations ne font pas l’effet escompté… Enfin il semble y avoir des coupes dans le relationship drama : la relation entre Gomez et Borrow n’est pas développée, la relation entre Borrow et Don Vega Junior n’est pas développée, la relation entre Borrow et Don Vega Senior n’est pas développée, la relation entre Gomez et son épouse n’est pas développée, le rôle du Senior Torres n’est pas développé et la Dona Vega revient dans le récit sans interagir avec lui. En fait tout ce qu’a réalisé Don Vega Senior semble étrangement être traité hors-champ, du coup on ne se sait vraiment pas ce qu’il s’est passé entre lui, Gomez, Borrow et les Peones qui ont cru en lui et qu’il a voulu défendre… Est-ce que c’est Zorro qui a crée la révolte du peuple, ou est-ce que c’est la révolte du peuple qui créé Zorro : OMG il y avait un tellement beau récit à raconter !!! (j’aurais bien vu Don Vega Senior ravivant la légende de Zorro et combattant aux côté des Peones, avant que Don Vega ne reviennent d’Espagne pour tomber dans le piège de Gomez et Borrow, avant d’être délivré par les Peones qui ont continué le combat de Don Vega Senior après sa mort et de raviver à son tour la légende de Zorro) FIN SPOILERS

Pierre Alary, je suis au regret de t’annoncer que désormais tu es obligé d’écrire une suite pour que la légende déploie à nouveaux ses ailes… Car avec l’héritier du mal destiné à devenir le champion du bien, plus que dans la tragédie nous sommes dans la mythologie !!! (et merci aux éditons Dargaud d’avoir soutenu un projet original et ambitieux, c’est suffisamment rare pour le souligner)

* Comme il est magnifiquement ironique que les plus grands héros de cape et épée de tous les temps aient été créés par le petit-fils français d’un Africain et le petit-fils américain d’un Amérindien !

note : 7,5/10

Alfaric

1 Commentaire

  1. pierre alary

    hey!! alfaric !!! merci beaucoup pour cette superbe chronique /analyse . d’autant plus qu’elle est bien pertinente et pointue. ouiiiiiii, la page 64 est LA COQUILLE de l’album (même aprés 10 relectures par 5 personnes. bon , ma faute étant d’avoir interverti les noms des deux méchant a la toute dernière minute , mais quand même . Depuis qu’un lecteur me l’a fait remarqué , je n’en dort plus . heureusement , j’ai l’impression que cela n’a pas bouleversé grand monde , bon signe ? ou pas?). entièrement d’accord sur les développements et relations des persos . Encore une fois , tributaire d’un récit de « mise en place » (si jamais une suite , bien que conçu en one shot..) et , en tout cas d’aventure. Du coup , les choix sont drastiques.les développements en pâtisses.En tout cas , libre pour en discuter plus en details avec toi , via messenger ou autre….ça m’intéresse et m’aide. Merci encore.pierre

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