Jonathan Hickman (scénario)
Nick Dragotta (dessin)

East of West, tome 1

La Promesse

Comics, uchronie / science-fiction
Publié en VF le 21 février 2014 chez Urban Comics
Publié en VO de mars 2013 à décembre 2019 chez Image Comics

Une réalité alternative où la Guerre de Sécession aurait été brutalement interrompue, laissant place à la paix et à la constitution immédiate des Sept Nations d’Amérique. Deux siècles après cette trêve, un mystérieux homme pâle, flanqué de deux inquiétants guerriers indiens, sème la mort sur son passage. Au même moment, trois des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse s’éveillent…

Jonathan Hickman est un auteur ambitieux, donc ses œuvres sont souvent exigeantes. J’avoue qu’avec une parution mensuelle j’aurai eu du mal à me prêter au jeu tellement le récit est riche et la narration tacite voire laconique. Il faut pas mal d’épisodes et de droit de quota de flashbacks sergioleogiens pour reconstituer le puzzle, et encore je dois dire bien merci à la somptueuse réédition des 45 épisodes en 3 tomes d’Urban Comics qui avec ses appendices permet de comprendre l’univers, les personnages et les enjeux avant de se lancer dans le grand bain… Et merci à Image Comics de nous offrir des récits décoincés du cul qui nous délivrent du politiquement correct de DC Comics et Marvel Comics

 

Dans un premier temps nous avons un western tragique.
Le cowboy solitaire a été trahi par les siens qui ont tué sa famille avant de laissé pour mort. Il a survécu grâce à l’aide de deux shamans amérindiens, et il traque un à un les meurtriers pour assouvir sa vengeance. Et bien entendu, ils sont devenus des figures d’autorité bien protégés… ATTENTION SPOILERS Sauf que sa femme et son fils ne sont pas morts, mais qu’ils ont trop changé pour le cowboy solitaire puisse reprendre le cours de son ancienne vie. Pire ils comptent parmi les acteurs les plus importants de la guerre qu’il a lui même déclenchée pour se venger ! FIN SPOILERS

Dans un deuxième temps nous avons une uchronie arcanepunk (ou plutôt cyberpunk avec de l’horreur et du fantastique).La Guerre de Sécession ne s’est arrêtée qu’en 1908 avec la destruction du Kansas (remember Le Magicien d’Oz, les vrais savent) à cause de la chute d’une météorite. La conquête de l’Ouest ayant été largement retardée voire sabotée, ce sont des États désunis qui occupent la majeure partie de l’Amérique du Nord :

– L’Union c’est le Nord-Est américain, et cela ressemble terriblement à Megacity One sans Judge Dredd… Et les choses ne vont pas s’arranger avec la sanglante arrivée au pouvoir de la Ministre de l’Intérieur prête à tout et au reste pour conserver le pouvoir dans une nation au bord du gouffre ! (et dire qu’il y a encore des féministes pour oser affirmer qu’il suffirait de confier le pouvoir aux femmes pour résoudre tous les problème)

– La Confédération c’est le Vieux Sud américain, et la ploutocratie est incarnée par une techno-gentry qui a privilégié le libre-échange contrairement à ses voisins protectionnistes de l’Union. Sous la direction du fourbe et rusé Archibald Chamberlain, c’est donc avec des bases beaucoup plus solides qu’elle s’apprête à affronter l’Apocalypse… (lui c’est carrément un Littefinger SF !)

– A la fin des hostilités entre le Nord et le Sud, les Afro-Américains ont émigré en passe vers la terre promise du Royaume de la Nouvelle-Orléans, et la dynastie Freeman a su protéger son peuple en faisant main basse sur toutes les réserves pétrolières du Golfe du Mexique…

– Texan un jour texan toujours, donc c’est tout naturellement que le Texas a su gagner son indépendance… Et le Texas de Jonathan Hickman c’est Judge Dredd sans Megacity One car les forces de maintien de l’ordre ont réalisé une révolution pour se débarrasser de la corruption incarnée par les politiciens et les juges (ça rappelle des trucs IRL tout ça)

– Avec un Guerre de Sécession qui n’en finissait pas et un conquête de l’Ouest constamment repoussée, les peuples amérindiens ont eu le temps de se fédérer autour des puissantes tribus des Grandes Plaines. Vivant en complète autarcie la Nation Infini est passé de l’animisme au transhumanisme en quelques générations, car inférieurs en nombre ils ne peuvent compter que sur la technologie pour leur survie

– Après leur échec en Asie, les communistes chinois ont immigré en masse vers la côte ouest des États-Désunis, et fort de leur nombre ont continué la révolution jusqu’à la fondation de la dystopie communiste de la République Populaire d’Amérique au prix de la vie de 20 millions d’hommes et de femmes

– Armistice est censément être un lieu religieux neutre (genre l’Utah des Mormons), donc il joue le rôle de lieu de négociation entre les différentes faction… Sauf qu’on apprend très rapidement qu’il est le siège social des Illuminatis pro-Apocalypse ! (Plus que l’opium des peuples, la religion est le poison des civilisations)

Les choses qui nous divisent sont plus fortes que les choses qui nous unissent.

De mêmes qu’il y a les événements historiques et les forces profondes, il y a les uchronies à court terme et les uchronies à long terme. Si on peut tout se permettre dans les uchronies à court terme, les uchronies à long terme nécessite un travail en profondeur pour être viables voire crédibles. Ce n’est pas vraiment le cas ici pour tout un tas de raisons que fait résumer à cela : les Américains se contrefoutent totalement de tout ce qui se passe en dehors de leurs frontières… Jonathan Hickman aurait pu réaliser un Guerre et Paix de Science-Fiction genre le formidable et incroyable Les Héros de la galaxie de Yoshiki Tanaka, mais lui qui donne plutôt dans le genre sérieux et stylé s’adonne ici au genre cool et fun !

Dans un troisième temps il y a un dimension fantastico-horrifique… ATTENTION SPOILERS EVERYWHERE !!!
En effet son cowboy solitaire est la Mort qui prend la forme d’un Clint Eastwood déguisé en dandy tout de blanc vêtu, sa femme est Xiaolian la fille de Mao V championne puis souveraine de la République Populaire d’Amérique, et son fils métis Babylone a été programmé pour devenir la Bête de l’Apocalypse. Ça calme, hein !
Il y a un tout un background religieux qui doit faire kiffer les christianistes américains, mais qui moi me dérange un peu (à moins que cela ne soit fait exprès pour critiquer les christianistes américains). Mais cela amène d’abord et surtout du fantastique et de l’horreur un peu partout sous des formes diverses et variées : les sorciers Loup et Corneille qui assistent Mort, les Amérindiens bi-classés ingénieurs et sorciers, les créatures lovecraftiennes et les monstres à la Resident Evil… En bref la fin des temps aurait été annoncée par « le Message », énième version de l’Apocalypse qui ici serait la fusion du discours d’un évangéliste WASP (le prophète Longstreet), d’une vision d’un shaman amérindien (le chef Nuage Rouge), et de l’idéologie d’un leader chinois (Mao Ier). Oui mais non, la religion sert de prétexte aux Cavaliers (« Peste » est remplacée par « Conquête » : c’est chelou) à assumer leurs bas instincts de psychopathes meurtriers tout en se donnant le bon rôle, et les fameux Élus élitistes ne veulent que s’assurer une bonne place dans le Nouveau Monde au détriment des classes laborieuses qualifiées de « bétail sur patte » et destinées à crever avec l’Ancien Monde. Et je ne parle même pas d’Erzah Orion est qui se pose en nouveau prophète et en garant de l’orthodoxie, juste parce qu’il veut être le seul à croire donc le seul à survivre pour donner un sens à sa Vie De Merde. Personne ne croit donc en rien, donc on retrouve bien l’idéologie suprématiste absolument dégueulasse du « il y a ceux qui sont tout et ceux qui ne sont rien », qui constitue le fondement du reagano-thathéro-macronisme !

Dans une œuvre graphique cela serait un crime de lèse-majesté que de ne parler des graphismes…
Le talent de Nick Dragotta est mis à rude épreuve par les délires de Jonathan Hickman. Comme dans la saga Star Wars, on passe sans cesse des espaces urbains étouffants car très densément peuplés aux espaces naturels qui semblent s’étendre à l’infini et où on est confronté à notre propre insignifiance… Je ne suis pas trop fan de son charadesign, mais j’ai été bluffé par son gros travail de story-boarding : c’est très fluide, c’est très dynamique, et il y a un paquet de cases et ou de planches qui pètent une classe de ouf. Pour ne rien gâcher, il rend clairement hommage aux classiques du genre, que ce soit au western à la Sergio Leone, à l’horreur à la H.P. Lovecraft ou à la science-fiction à la Katsuhiro Ōtomo… Cerise sur le gâteau, la colorisation de Frank Martin est vraiment top !

 

Dans une uchronie arcanepunk qui n’est pas sans rappeler un mélange entre les univers des JdR Deadlands et Shadowrun, Jonathan Hickman nous raconte une histoire de vengeance dans un monde qui s’effondre. Les partisans de l’Apocalypse et les opposants à l’Apocalypse s’affrontent sans merci. Et tout commence avec la Mort qui a choisi de trahir les siens car elle a pris le parti de l’humanité… Le monde se divise définitivement en deux catégories : d’un côté ceux qui veulent vivent leur vie tranquillement sans rien demander aux autres, et ceux qui ne savent pas quoi faire de leur vie et qui veulent se sentir supérieurs en pourrissant celles des autres… Plus les choses changent, et plus elles restent les mêmes !!!

note : 8+/10

Alfaric

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