Robin Recht
d’après R.E. Howard

Conan le Cimmérien, tome 4 : La Fille du Géant du Gel

Bande dessinée, fantasy
Publiée le 07 novembre 2018 chez Glénat

Unique survivant d’une bataille, Conan trône au milieu d’une neige maculée de sang. Le combat terminé, le Cimmérien se retrouve soudain envahi d’une lassitude profonde et d’un profond dégoût. Jusqu’au moment où il rencontre une femme à la beauté surnaturelle, aveuglante comme l’éclat du soleil sur la neige. Mû par un ardent désir, Conan décide de la suivre mais se retrouve pris dans un piège, attaqué par deux titans. Dans sa fougue, il ne s’est pas méfié. Il n’imaginait pas une seconde que sa promise n’était autre que la fille d’Ymir : le géant du gel !

Avec l’adaptation en bande dessinée de la nouvelle de R.E. Howard intitulée La Fille du géant du gel, une fois de plus les frenchies parviennent à sublimer et transfigurer le matériel d’origine tout en gardant le message d’origine… Je suis complètement bluffé, je suis complètement bouleversé, et je suis obligé de citer Michael Moorcock :
« L’esprit cultivé français aide à révéler ce qui fait la nature de l’oeuvre américaine ou anglo-saxonne (souvent à la grande surprise de leurs propres auteurs d’ailleurs, et sans nécessairement en recevoir de reconnaissance) ».
Quand j’avais parlé de l’adaptation en BD de la saga d’Elric de Melniboné j’avais dit que je n’arrivais pas à distinguer la frontière séparant le travail de Robin Recht de celui de ses collaborateurs, avec cet album auquel il a consacré une année (et vu le résultat on comprend pourquoi car ici il est seul maître à bord en signant l’adaptation du scénario, les dessins et les couleurs) c’est désormais chose faire et je peux écrire que l’élève a égalé ses maîtres à savoir Alex Alice et Mathieu Lauffray (excusez du peu) ! Robin Recht est un grand artiste mais d’abord et surtout un auteur populares, qui n’a jamais renié ce qu’il a aimé contrairement à nombre de ses collègues qui ont retourné leurs vestes pour lécher le cul des optimates : lui a refusé de cracher dans la soupe avec les petits cercles intellos prout prout qui se masturbent collectivement du haut de leurs tours d’ivoire en méprisant toutes les petites gens…
Dans la nouvelle d’origine, c’est entre poésie et folklore que l’auteur texan de Cross Plains inversait le mythe de Daphné et Apollon en reprenant le schéma du mythe d’Atalante : seul survivant d’un champ de bataille nordique, le mercenaire Conan le Cimmérien poursuivait la déesse Atali fille d’Ymir le géant du gel qui après l’avoir aguiché jouait au chat et à la souris avec le lui. Ce n’était plus un dieu queutard qui poursuivait une belle-gosse galbée, mais un beau-gosse musclé qui était manipulé par une déesse du froid en chaleur… Dans cette adaptation BD on aborde frontalement le côté primordial des choses, en montrant crûment sexe et violence (aucune mention avertissant les moins de 18 ans, sérieusement ?), et on va beaucoup plus loin dans l’aspect mythologique du récit. C’est très freudien (et c’est un peu la marque de fabrique de Robin Recht), avec cette valse constante entre le rouge et le noir, entre l’éros et le thanatos : les pulsions de vie et de mort s’entremêlent avec les instinct violents du prolo et les fantasmes malsain de l’aristo. Car Atali est ici un valkyrie qui trie le bon grain de l’ivraie parmi les guerriers du nord et qui est chargée d’amener de véritables héros au banquet des dieux. On est très clair sur fait qu’elle compte bien jouir de son rôle de psychopompe, et elle joue avec Conan en lieu et place du dénommé Heimdul qu’elle avait choisi et qu’elle attendait depuis 15 ans, mais l’aventurier cimmérien est un rebelle sans dieu ni maître qui va poser problème !
ATTENTION SPOILERS Les héros sont conviés au banquet des dieux, non pour y être célébrés mais pour y être dévorés… car dans le monde de l’élitisme et du suprématisme toute tête dépassant du rang doit être éliminée, et ici les âmes les plus fortes servent ainsi de de nectar aux puissants. Conan passe les ultimes épreuves destinées à faire de lui un sacrifié, mais Conan ne compte pas être un agneau sacrificiel car sa force de vie est celle de l’humanité et c’est de toutes ses forces qu’il s’oppose aux divinités : après avoir rattrapé Atali, il vainc ses divins frères avant de se lancer dans un baroud d’honneur contre leur divin père… C’est le peuple en rébellion contre les élites autoproclamées qui ne savent que diviser pour mieux régner et pour mieux exploiter, et Seiya et Hadès auraient déboulé que je n’aurais même pas été surpris… OMG Saint Seiya dessiné et scénarisé par Robin Recht : je suis mort et au paradis des geeks ! FIN SPOILERS

– Meurent nos ennemis et nous mourrons de même, mais il est une chose qui ne meurt jamais : le jugement porté sur chaque mort.

Je peux parler graphismes en toute sérénité, car je ne prend guère de risque de spoiler : les dessins de Robin Recht sont du bonbon pour les yeux, mais ceux qui ont suivi sa carrière ne pouvait en douter… le récit est raconté du point de vue d’Atali et non de Conan comme dans la nouvelle d’origine, Atali n’est pas une top model marmoréenne ou sculpturale car ici elle plus proche des femmes dessinée par Régis Loisel comme Pelisse ou Pyrénées. Ensuite on est obligé de mentionner qu’on abolit les frontières entre bandes dessinées et romans graphiques (s’il tant est qu’elles aient jamais existé !) car les doubles planches sont nombreuses, la narration horizontale récurrente donc les textes s’étendent tout naturellement de planches en planches…

La fin du tome n’est pas sans rappeler la fin de la série Le Troisième Testament, mais bon sang ne saurait mentir quand on connaît le parcours artistique de Robin Recht. Je ne lui attribue pas l’illustration de couverture tape-à-l’œil qui n’est pas sans rappeler l’affiche du film Pathfinder, mais je peux lui reprocher l’utilisation des onomatopées qui à un moment remplissent totalement les planches. OK sur le fond car les battements de cœur de Conan symboles de ses pulsions de vie prennent le pas sur tout le reste, mais on reste dans la tradition occidentale et force est de constater que j’ai déjà vu beaucoup mieux dans la tradition orientale largement en avance sur ce plan là (je pense par exemple à Hirohiko Araki qui faisait serpenter les idéogrammes du mot peur le long du corps de ses personnages)…

PS: j’ai souvent écrit que les auteurs de BD devaient s’affranchir du sacro-saint carcan du format 48 pages, et c’est plus vrai que jamais car il s’agit désormais d’un problème d’ambition… Comment expliquer que Robin Recht arrive à étendre à la perfection une nouvelle de quelques pages en 70 planches alors que bien des auteurs effectuent des coupes pour faire tenir en  46 planches des récits de 70 pages ???

note : 9/10 (un travail supplémentaire sur les onomatopées et on atteignait le 10/10)

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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