Gô Nagai
(scénario & dessin)
d’après Dante Alighieri

La Divine Comédie, tome 1

(pour public averti)

Manga, fantastique / horreur
Publié en VF le 18 septembre 2015 chez Black Box
Publié en VO en 1994 par Kôdansha dans Bokura Magazine (« Dante Shinkyoku / ダンテ神曲 »)

Issu de l’oeuvre de Dante, La Divine Comédie nous entraîne à travers l’Enfer, le Purgatoire et le paradis jusqu’au bout du voyage qu’est la Trinité. Basé sur les travaux du peintre français Gustave Doré qui avait créé un univers unique pour l’adaptation du livre en opéra au XIXe siècle, Gô Nagai nous livre une vision personnelle et percutante de ce chef-d’oeuvre italien, devenu une référence absolue dans son pays d’origine.

La Divine Comédie de Dante Alighieri, chef-d’œuvre de la littérature médiévale et donc de la culture européenne, adaptée en manga : sans surprise, c’est Gô Nagai passionné d’eschatologie chrétienne et de mythologie païenne qui s’y colle ! (les lecteurs de Devilman sont en terrains connus, mais également ceux de Saint Seiya Hadès au vu de tout ce que Masami Kurumada a emprunté à son mentor)

Le poète florentin est avec Pétrarque et Boccace l’un des fondateur de littérature italienne, mais plus important encore c’est un précurseur de la Renaissance !
Tout annonce la révolution culturelle européenne : c’est Virgile le poète latin qui est son guide, les grandes figures de l’Antiquité et de la Chrétienté accompagnent sa traversée de l’Au-delà et avec Dante nous le découvrons, nous le contemplons et nous le questionnons sur Dieu mais plus encore sur l’Homme ! Qu’est-ce qui pousse les hommes et les femmes à faire le Bien ou à faire le Mal ? Dante raconte l’Histoire de l’Humanité, mais aussi et surtout celle de sa cité de Florence pour laquelle il s’est tant battu (dans le camp des Guelfes Blancs, partisans du peuple, contre celui des Guelfes Noirs partisans des forces obscures de la crevardise). Il raconte aussi sa propre histoire car la belle Béatrice est sa muse, sa guide, son Salut : au bout de son odyssée dans l’autre monde c’est son défunt amour qu’il retrouve…

Mais de quelle mission Dante a-t-il été investi par Dieu ?
Celle de témoigner de sa sévérité pour les pécheurs invétérés et de sa mansuétude pour les repentis, ou bien de témoigner que c’est à l’Homme de bien user du libre arbitre qu’Il lui a confié ? Dante célèbre l’amour, l’espoir et la foi… mais la foi en qui ? Lui qui a douté tant de Dieu que de l’Homme en Enfer, reprend confiance en traversant le Purgatoire qui le transfigure avant de rejoindre les cieux où il comprend enfin les vérités de notre monde… IRL, après avoir été exilé et après avoir longtemps médité, il revient dans la vie politique pour rendre hommage à Henri VII qu’il pense être capable de rendre les hommes meilleurs pour créer un monde meilleur (voir Cesare tome 7)…
Son œuvre est d’une grande, et de ce que m’en souviens l’adaptation de Gô Nagai est fidèle, lui l’enfant de la bombe qui a toujours été hanté par la question du libre arbitre, mais à une grosse exception près : ce qui intéresse le mangaka, c’est l’Enfer auquel il consacre deux tomes alors que la traversée du Purgatoire est emplie de raccourcis et que celle du Paradis constitue une conclusion…

Graphiquement qu’est-ce qu’il en est ?
C’est assez hétérogène, les planches à la Gustave Doré sont « dantesques » certes, mais le mangaka ne s’arrête pas là. Au-delà des reprises de nombreux tableaux de maîtres, qu’ils soient sacrés ou profanes, Gô Nagai renoue avec la violence teintée d’érotisme qu’il sait si bien mettre en scène grâce au dynamise de son découpage : les descriptions des châtiments des damnés sont très crus, et il fait réserver l’œuvre à un public averti car on est dans l’horreur absolue !
Le charadesign old school hérité d’Osamu Tezuka et de Shotaro Ishinomori a fait son temps, et il est d’autant plus « naïf » qu’il est associé à des trames un peu basique. J’ai trouvé que certaines cases étaient ratées, avec des visages avec des erreurs de symétrie et des corps avec des erreurs de proportion montrant que le mangaka arrive en bout de course (il avait largement ralenti sa production avant cette trilogie, et ne dessinera plus grand-chose par la suite, préférant passer la main à des dessinateurs plus en accord avec leur époque). Mais il a aussi ses qualités car les personnages ont des visages très expressifs : on sent bien que Dante est assailli par la peur, la tristesse, la stupéfaction mais le doute, la colère et le désespoir (il ressent de la compassion pour de nombreuses âmes dont il trouve le châtiment disproportionné par rapport à leurs fautes, mais en remet aussi une petite couche quand il croise tel ou tel crevard de sa connaissance), et Virgile quant à lui est un guide souvent imperturbable, mais aussi en maintes occasions implacable et impitoyable ! Bref, une vulgarisation intéressante d’un chef-d’œuvre, à découvrir pour les curieux et qui personnellement me donne furieusement envie de plonger dans l’Histoire et la culture florentine…

Par moi, vous entrez dans la cité des lamentations ! Par moi, vous entrez dans le royaume des châtiments éternels ; celui du peuple de l’enfer ; rien ne m’a précédé et rien ne me survivra ; vous qui passez mes portes abandonnez tout espoir !

Banni de Florence, Dante erre dans les ténèbres quand il est piégé par le Désir, l’Ambition et la Cupidité ! Sauvé par son ange gardien Béatrice et les mânes du défunt Virgile, c’est mandaté par Dieu qu’il entreprend son exploration de l’Au-delà…
Devant les portes de l’enfer, il découvre la masse de ceux qui préoccupé uniquement par eux-mêmes n’ont choisi ni le Bien ni le Mal, interdits d’enfer et de paradis ils sont éternellement tourmentés par des nués de taons et de guêpes… Dante tremble, si ceux qui n’ont rien fait sont aussi durement châtiés, que lui réserve la suite de sa catabase !

Dans le 1er cercle, après avoir été convoyé par Charon il traverse les limbes des non-baptisés… Dans le 2e cercle, Minos veille sur les pécheurs luxurieux, emporté par des vents noirs pour l’éternité, et Dante se lamente sur le triste destin de Francesca et Paolo… Dans le 3e cercle, Cerbère veille sur les pécheurs gloutons, qu’il déchiquette et dévore chaque jour avant qu’ils ne régénèrent et que le cycle ne redémarre, et Dante essaye d’arracher à Ciacco le Pourceau le nom de camp vainqueur dans le conflit entre Guelfes Blancs et Guelfes Noirs… Dans le 4e cercle, Pluton veille sur les pécheurs avares, condamnés à porter de l’or ou à être écrasés par lui… Dans le 5e cercle, Phlégias veille sur les pécheurs coléreux, condamnés à se battre et à se noyer dans les marais du Styx, et Dante et Virgile ne se privent pas de mettre sous l’eau la tête du connard Philippe Argenti… Dans le 6e cercle, les gorgones veillent sur les hérétiques qui sont cuits à petit feu dans des cercueils de pierre…

C’est le moment le plus ambigu du récit : Dante pleure le châtiment du héros Farinata Degli Uberti, le chef gibelin qui avait sauvé la ville de ses ennemis guelfes vaincus, et se demande comment on peut condamner pour hérésie les peuples ou les individus qui n’ont jamais reçu les enseignements du Christ, alors que Virgile pérore comme un fanatique avec un visage de psychopathe…

note : 6/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

 

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