Mathieu Mariolle (scénario)
Julien Loiseau (historien)
Roberto Meli (dessin)

Ils ont fait l’Histoire,

Saladin

Bande dessinée, histoire / moyen-âge
Publiée le 21 octobre 2015 chez Glénat

1187. L’armée de Saladin est aux portes de Jérusalem. Voilà près de cinq ans que le Sultan mène le djihad contre les Francs, s’apprêtant à devenir le premier Musulman à reprendre la ville aux Chrétiens. Mais pour réussir ce tour de force, Saladin a dû dans un premier temps user de tout son talent politique, diplomatique et militaire pour unifier l’ensemble des peuples musulmans d Arabie, du Caire à Mossoul, et devenir le chef légitime de l’Islam sunnite.

Pas facile de traiter un personnage aussi iconique maintes fois récupéré à travers les âges (comme par exemple par un célèbre dictateur irakien né comme lui dans la ville de Tikrit…), pas facile de raconter l’histoire d’un homme qui dès son vivant s’est effacé derrière la légende qu’il lui même contribué à forger (au point que les Arabes ont oublié qu’il était un Kurde…). Dans ses actes et ses paroles, il fait tout pour ressembler au souverain musulman idéal, d’où la ressemblance par exemple avec le portrait de Mehmet II le souverain ottoman. Mais j’ai envie de dire que les mêmes causes produisent les mêmes effets et qu’on pourrait faire des liens avec les hagiographies de Charles V ou de Saint Louis, de Marc-Aurèle ou d’Octave/Auguste. C’est toute l’astuce du scénariste Mathieu Mariolle que de parvenir à glisser un peu d’humain dans la statue du commandeur. Oui Saladin est montré comme étant courageux, généreux et pieux, mais on le montre aussi comme étant têtu, froid et calculateur… Et c’est tout à l’honneur des auteurs que de l’inscrire dans la lignée des atabegs Zengi et Nur-ad-Din.
Cet infatigable guerrier de l’Islam, hanté par la réunification de l’Umma et libération du Proche-Orient (dont des deux projets la reprise de Jérusalem est la clé de voûte), n’a cessé de remettre le travail à l’ouvrage… Parti d’Alep avec son oncle Shirkuh, c’est une fois la conquête de celle-ci assurée qu’il se retrouve seul et qu’il doit faire le chemin inverse pour reprendre Alep… Les combats pour Alep, de Damas du Caire sont innombrables Idem pourrait-on dire dans ses relations avec l’Occident : il perd presque tout à la Bataille de Montgisard avant de tout gagner à la Bataille d’Hattin, puis est à deux doigt de tout perdre à au désastreux siège d’Acre et à la Bataille d’Arsouf (destruction de Jaffa, d’Ascalon et de Ramla)… Les amateurs d’histoire-bataille vont donc se régaler !
Si on met en avant Baudouin, Guy de Lusignan et Richard Cœur de Lion d’autres figures apparaissent également comme Renaud de Châtillon et Balian d’Ibelin… Outre les califes sunnites et chiites, on notera deux sacrés absents qui ont un grand rôle dans la légende de Saladin : le redouté Vieillard sur la Montagne et le redoutable Conrad de Montferrat (un héros, un vrai, comme on en fait plus, et qui a failli devenir roi de ses propres mains : il faut qu’on fasse un film / un livre / une BD sur lui !)…
A une époque où Orient et Occident s’affrontaient par djihad et croisés interposés, certains ont eu le courage et la sagesse de vouloir poser des ponts entre les peuples par-delà la haine et la violence… L’avant-dernière scène nous interroge ainsi quant à l’actualité les chefs de la IIIe croisade voulaient une paix durable qui ne s’est pas concrétisée, pire qui a capoté à cause d’un problème de religion… Car Jeanne, la sœur de Richard, aurait dû épouser Ad-Adel le frère de Saladin, et tous deux aurait dû régner conjointement sur un Royaume de Jérusalem devenu neutre… Si cela avait été fait la face monde aurait été changée et combien de milliers, que dis-je, combien de millions de vie auraient ensuite été épargnées ? Mais Dieu est joueur et Dieu est cruel… et c’est pourquoi je suis athée !

– Imad al-Din, mon ami ! Quand tu écriras le récit de ma vie, rappelle bien cette règle essentielle de l’art de la guerre : toujours négocier avant d’attaquer. Cela porte bien plus souvent ses fruits qu’on ne l’espère.
– Surtout quand le nouveau souverain est trop pingre pour rémunérer ses troupes… […]
– Si elle me permet d’épargner des milliers de vies, je préfère l’avarice d’un homme à son entêtement.
– Je ne peux que louer votre compassion et votre habile stratégie. Il est en effet plus intelligent qu’un ennemi se rallie à vous plutôt que de le combattre.

Les dessins de Roberto Meli, aidé aux couleurs du Studio Arancia, sont assez voire très réussis et nous vont bien partager le souffle de l’épopée. On sent toutefois constamment qu’il s’inspire largement de l’excellent travail de l’équipe du réalisateur Ridley Scott sur le film Kindgom of Heaven, mais qu’importe ! (D’ailleurs difficile de s’enlever de la tête le visage l’acteur syrien Ghassan Massoud). Pour ne rien gâcher, l’historien Julien Loiseau, connaisseur du sujet à l’Université Montpellier-3, supervise le tout et nous livre un dossier et un making-off intéressants autant pour le grand public que pour l’amateur d’histoire.
Bref, la qualité de la série ne se dément pas : elle est en train de remplacer la vénérable Histoire de France en bande dessinée de 1980… Il était temps pour notre pays qui se veut terre d’Histoire et de BD !

note : 7,5/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

 

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