Buronson (scénario)
Kentarô Miura (dessin)

Japan

(pour public averti)

Manga, science-fiction / post-apo / portal fantasy
Publié en VF le 24 septembre 2008 chez Glénat
Publié en VO en 1992 par la Hakusensha (« ジャパン »)

Barcelone, 1992. Alors que l’exposition universelle approche à grands pas, débarquent en Espagne un yakuza, Katsuji Yashima, une journaliste, Yuka Katsuragi, et un groupe d’étudiants. A priori ils n’ont rien à voir les uns avec les autres, si ce n’est qu’ils vont se retrouver piégés par un tremblement de terre dévastateur et faire une bien étrange rencontre : une vieille harpie qui les projette dans un avenir post-apocalyptique, à la découverte du futur du Japon, un futur fait de déchéance et de destruction…

Japan est un manga en un seul tome écrit par le célèbre Buronson (Hokuto no Ken) et dessiné par le célèbre Kentaro Miura, (Berserk) qui ici signe sa première œuvre en tant qu’auteur car il était auparavant l’assistant de Tetsuo Hara (qui a toujours été fan de Buichi Terasawa, ce qui explique les nombreux clins d’œils aux côtés héroïques et horrifiques de la série Cobra).

Dans tous les cas il ne faut pas s’attendre à un chef-d’œuvre avec ce stand-alone. Buronson fait un « Mad Max redux » en reprenant pas mal d’éléments de sa série phare (notamment un ersatz de Toki), et pour que tout tienne une 1 tome on utilise tous les trucs et astuces du genre isekai (la Portal Fantasy du pauvre). Le yakuza Katsuji Yashima accompagné par son frère est venu à Barcelone faire sa déclaration d’amour à la journaliste Yuka Katsuragi, mais après un tremblement de terre ils tombent sur une caverne transformée en mausolée antique. Une vieille sorcière leur explique que la puissance économique et commerciale peut se faire balayer par la puissance militaire, et que si Carthage a été balayée par Rome (avec quelques planche peplum de toute beauté), le Japon peut se faire balayer par l’Occident avant de les envoyer dans le futur vérifier sa théorie…

Plus proche de Guts que de Kenshiro, Katsuji prend la tête des naufragés temporels qui découvre un monde détruit où tout le monde est en guerre contre tout le monde (c’est déjà le cas aujourd’hui : on appelle cela « la loi du marché ») à cause des bouleversements climatiques et de la raréfaction des ressources (c’est déjà la cas aujourd’hui : ce sont les conséquences du cancer productiviste consubstantiel à la vérole capitaliste). On se demandera bien pourquoi les Japonais se sont réfugiés en Europe et pas en Sibérie, en Australie, en Afrique ou en Amérique, mais ils sont devenus des boucs-émissaires se bouffant le nez les uns des autres des Occidentaux dirigés par des politiciens ressemblant aux Melnibonéens de Michael Moorcock (décidément son influence sur la SFFF japonaise est incommensurable) et des militaires ressemblant au très fasciste M. Bison de Street Fighter II. Buronson a toujours été partisan valeurs très virilistes, et sans surprise les hommes agissent plutôt que parler, pour protéger des femmes faibles et fragiles à part 1 ou 2 héroïnes davantage muses inspiratrices que personnages agissant dans le récit. Donc le but de Katsuji est de rassembler tous les réfugiés japonais y compris collabos pour refonder une nation qu’il nomme « Japan »… (Quelque part il assez proche des personnages de Frank Miller persuadé que seuls les individus les plus violents et les plus barbares sont capables de protéger la société et la civilisation)

– Vous connaissez l’histoire de Carthage ?
– Elle a été détruite par les Romains, non ?
– En effet, cette ville a été complètement anéantie par l’Empire Romain. Et vous savez pourquoi ?
– …
– A l’époque Carthage était la plus puissante cité de la Méditerranée. Cette grande cité marchande réalisait des bénéfices énormes. C’était la plus forte économie du monde. Ça ne vous rappelle rien ?
– Ouais. C’est le Japon d’aujourd’hui.
– Il y avait des tensions avec les pays voisins, la Grèce et Rome. Mais les Carthaginois n’y prêtaient pas attention. C’était, paraît-il, un peuple sans compromis. Tout occupés qu’ils étaient à faire du profit, ils ignoraient leurs voisins, pire, ils les haïssaient. Et même après deux guerres contre Rome, leur pays se redressa comme par miracle. Un peu comme le Japon après la défaite contre les Etats-Unis.
– …
– Rome avait de quoi s’inquiéter. Leur pire ennemi allaient de nouveau devenir une grande puissance. L’inquiétude fit place à la peur… puis à la haine. Finalement, Carthage fut anéantie par les forces romaines.
– Donc Rome c’est l’Amérique et l’Europe, c’est ça ? C’est n’importe quoi !
– Comment ça ?
– Ben ouais ! ça ne se passe plus comme ça aujourd’hui… Aujourd’hui c’est l’argent qui prime. Ce sont les pays riches qui s’en sortent.

On ne va pas se mentir entre un dessinateur en début de carrière et un scénariste davantage préoccupé par son message que par son histoire ce n’est pas un bon manga, mais c’est un manga qui témoigne de l’état du Japon à l’époque où il est sorti. Paru en 1992 juste après l’explosion cataclysmique d’une gigantesque bulle spéculative, la crise frappe le Japon de plein fouet stoppant net une très longue période de très haute croissance : Buronson qu’on peut placer très à droite sur l’échiquier politique s’interroge sur les réformes à mener dans son pays pour remédier aux problèmes et revenir aux « Trente Glorieuses ». Quelque part il veut rejouer la révolution culturelle de 1968 en revenant à des valeurs plus traditionnelles et plus nationalistes (voire en renouant avec le racisme et la xénophobie du Japon Impérial). Je serais très curieux de savoir ce qu’il pense de toute cela aujourd’hui car après 25 ans de reagano-thathéro-macronisme la croissance n’est toujours pas revenue et la précarité et la pauvreté augmentent systématiquement année après année (ce dont les classes aisées se moquent éperdument : on fait tourner la planque à billet pour renflouer les caisses de l’État, des banques et des entreprises donc des rentiers, mais on laisse tomber la population qui est sommée en même temps de consommer, d’épargner, de se serrer la ceinture, et surtout de fermer sa gueule pour que les CSP+/++/+++ puisse déguster tranquillement leurs sushis et leurs sakés préférés).

note : 6/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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