Franck Ferric

Le Chant Mortel du Soleil

Roman fantasy publié le 27 mars 2019 chez Albin Michel Imaginaire

Il s’appelle Araatan, il est le Grand Qsar. On le surnomme la Montagne car il est haut comme deux hommes, large comme un auroch. Le destin de ce géant est de mener son peuple de cavaliers sur la route de la Toute Fin : achever l’extermination totale des dieux. Une seule divinité a survécu à leur déicide : celle de la cité d’Ishroun. Pour abattre les murailles d’Ishroun et éteindre le culte de la Première Flamme, Araatan se donne un an.
Elle s’appelle Kosum. Née esclave, elle était la meilleure dresseuse de chevaux des plaines. Pour avoir tenté de castrer le fils de son maître, elles a été enchaînée nue à une tour pleine de morts. Alors qu’elle attend résignée le baiser mortel du gel, quatre cavaliers la délivrent. Ces hommes durs retournent auprès du Grand Qsar. Kosum, qui croyait mettre un pied dans la guerre, va entamer un tout autre voyage.

Une centaine de pages et l’on sait donc que le roi des rois, tyran qui guide les tribus de géants qui peuplent les montagnes, refuse le paiement de la rançon venue des plaines, qu’il mutile au passage le messager, comme le dicte la tradition, et qu’il laissera donc déferler les avalanches de ses guerriers, histoire de préparer l’hiver au gré de pillages et de razzias qu’ils réservaient jusqu’à lors à d’autres contrées. L’on assiste également à la venue d’un mage qui s’associe à lui, pour le simple plaisir de ressentir le déroulement de l’histoire, au sens noble, lui assurant par là même de la nécessité de sa présence quant à mener son projet à bien. Affaiblir la cité d’Ishroun, protégée de hautes murailles et la faire tomber l’année suivante… raser le culte de la première flamme… tuer le dernier dieu. Car tel serait le destin d’Aaratan, exterminer les dieux ! Pour la gloire de ses anciens, pour le cheminement des siens : La Toute Fin.

Ce qui vient d’hier est mort, je n’ai que le moment qui passe pour goûter cette vie. Alors si ma chance n’est pas ici, je la trouverai ailleurs.

En parallèle, une esclave marquée à la face du sceau de sa race maudite, perce le testicule du fils de son maître un peu trop libidineux et se voit condamnée… Ramassée par une poignée de guerriers que mène l’un de ses congénères sukaj affranchi, les voici qui s’en reviennent auprès du grand Qsar, Aaratan, leur mission remplie.
Décidément, l’écriture de Franck Ferric s’avère toute aussi séduisante que précise. Belle et maîtrisée. Pourtant, je peine à me laisser porter par le récit. L’ancien tyran vieillissant au service du nouveau, un peu fade et guère stimulant. Kosum, esclave affranchie, jeune impétrante à l’aventure, enlevée à son supplice par une main, au sens quintet, de cavaliers flèches qui battent la plaine au service de leur seigneur ? Transparente… Les deux frères en cavale, partis sur les sentiers de l’expérience militaire pour mieux fuir la tradition paysanne familiale, dont le plus jeune reste traumatisé par une de ces saloperies qu’occasionne la guerre ? Mouais… Le mage mystérieux, silhouette éthique au masque d’argent que l’on surnomme héron ? Bof…
Je force le trait, évidemment. Nul personnage ne vient nuire à l’histoire, de par une psychologie incohérente ou des actes incongrus. Ils manquent juste un peu de panache. Les seigneurs géants soumis au roi des rois auraient pu faire l’office, mais ils n’apparaissent que peu et interviennent en conséquence.
Pourtant, cette idée de peuple barbare destiné à exterminer les dieux n’est pas pour déplaire. Ces diatribes sur l’asservissement à quelque divinité que ce soit qui vous tire vers le bas, tiennent la route et portent à la jubilation.
Ce qui impressionne, la mise en place fluide et progressive d’un monde original, l’agencement de ses races et de ses cités, l’intrication de ses cultes et de ses légendes, les divers éléments distillés en cours de narration, parfois au cœur des dialogues.
Je reste donc peu déçu de ce manque épique souvent propre au genre, de cette absence d’événements jouissifs, de ces confrontations mythiques qui n’arrivent pas… Le cours du récit demeure implacable et presque aussi glacial qu’un échiquier d’airain disposé aux vents, au gré duquel on tisse de longues nuits d’intrigues contre lesquelles les pions ne peuvent rien. Je ne peux cependant que saluer l’expression d’un talent certain.
Et puis l’enjeu semble prendre corps ailleurs que dans ce qui aurait pu constituer un récit classique du genre. Le rôle essentiel du mage nous guide en ce sens. Certes, il ouvre une brèche dans la cité pour que pénètrent les barbares qui commençaient à piétiner. Certes, il se voit remercié comme il se doit : emprisonné, puis emmuré. Mais il campe également le personnage qui s’adresse au public, depuis le clair obscur de la scène qui se veut alors feutrée, avant que ne s’éteigne la lampe à huile, sur ses jours trop nombreux, sous les gravats d’une tour écroulée. Surgit alors l’aveu : il est le prêtre initial de cette dernière religion, celui qui a recueilli le dernier brandon d’un dieu pourchassé et mourant, celui qui en a fait la première flamme d’une toute nouvelle religion… Pourquoi, dès lors, tenir la main du géant qui rase la cité et tous les temples du culte ? Il ne s’en cache pas, bel et bien pour fourvoyer Araatan, le précipiter au plus pressé et le laisser quitter un champ de ruines. Car selon lui, les hommes ainsi massacrés, n’auront que dieu vers qui se retourner, pour croire, espérer puis repartir. Selon lui, les dieux ne s’éliminent pas d’une simple démonstration de force, d’un simple anéantissement physique… Ils se travaillent sur un long terme, jonché de mépris et d’ignorance, jusqu’à l’oubli. Il a donc clairement dissimulé cette voie au roi des rois, jouant sur l’empressement de ses aspirations, afin de le placer sur les rails d’une victoire toute aussi rapide qu’inefficace. C’est un rien retors et totalement psychopathe.
Si la fin, que j’appellerais parallèle, de l’arc concernant la sukaj, peut surprendre, voire déstabiliser, je citerai donc notre héron, le mage, au sein de son cercueil de pierre :« Je l’ai vue, celle-là qui est mon inverse. Elle est la vie coriace, ignorante de tout, quand je suis la peur et n’oublie rien. Elle court au levant quand je m’éteins au couchant. Mon rôle s’achève ici, lorsque le sien commence ailleurs.»
Ce livre, plus fin qu’il n’y paraît, ne distribue pas le plaisir par poignées, au détour des pages et des artifices du genre, mais il est de ceux qui restent en tête, sans qu’on ait à les inviter.

note : 7/10

Julien Schwab

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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