G. R. R. Martin

Skin Trade

Roman, policier / fantastique
Publié en VF  le 09 février 2012 chez ActuSF
Publié en VO en mai 1988 dans « Night Visions 5 » (« The Skin Trade »)

Gagnant du World Fantasy Award 1989
Nominé pour un Bram Stoker Award

Il fût un temps où cette ville était au centre du monde. Un temps où sa puissance se nourrissait du sang et du fer. Mais aujourd’hui elle n’est plus que rouille et elle attend la ruine. C’est un territoire parfait pour Willie Flambeaux et Randi Wade. Lui est agent de recouvrement, elle, détective. Mais lorsqu’une série de meurtres particulièrement atroces ensanglante cette ville qu’ils croyaient si bien connaitre, ce n’est plus dans le labyrinthe des rues qu’ils auront à mener l’enquête, mais dans les recoins les plus sombres de leurs propres passés. Là où se cachent leurs plus grandes peurs.

La novella cela a toujours été un format bâtard : sans surprise on se retrouve avec une nouvelle trop longue et un roman trop court, mais pire encore une histoire divisée en 2 parties tellement différentes dans la forme que j’ai eu l’impression que 2 auteurs différents étaient derrière elles… Je soupçonne même Martin d’avoir recyclé un script refusé pour la télévision tellement on sent le storyboarding dans le découpage des paragraphes est les coupures pub dans les twists et les cliffhangers. Peut-être que les fantaisix vont s’extasier sur l’originalité du mélange des genres, mais les vrais amateurs du genre savent qu’on fait cela depuis des lustres (cf. Edgar Poe 1809-1849 !). Reste l’habillage hard boiled assez plaisant, mais qui fait village de Potemkine.

La 1ère partie est dense, confuse avec une écriture hard boiled. On est dans une ville décrépie du Rust Belt anéantie par les réformes reaganienne (avec des piques sur le capitalisme, et les ciseaux détruisent les cartes de crédit distribuées par les dealers financiers). On suit en parallèle les investigations de l’agent de recouvrement Willie Flambeau, qui a toute les clés de l’intrigue, et de la détective privée Randi Wade, qui doit les découvrir.

Évidemment on retrouve tous les archétypes du roman noir : le magnat louche et sa parentèle qui ont fait main basse sur la ville, les politiciens complices, les flics complices, les journalistes complices, les nombreuses victimes du système… Évidemment les affreux crimes du présent renvoient aux affreux crimes du passé… On se prend rapidement au jeu une fois qu’on a identifié les personnages et les ressorts de l’intrigue, ce qui n’était initialement pas si facile que cela au départ tellement on enchaîné les scènes sans rien expliquer du tout.

Force est de reconnaître que G. R. R. Martin n’a jamais été un grand styliste : ce n’est pas moi qui le dit, c’est les critiques et les lecteurs anglo-saxons. Mais il est ultra efficace pour camper un personnage, un cadre ou une ambiance en quelques pages : là réside sa très grande force d’où son intérêt pour les nouvelles et l’intérêt de ses nouvelles ! Il suffit de comparer la prose de ce Skin Trade à la traduction du TdF par Patrick Marcel pour s’en apercevoir…

– Tu as vu les films. Tu te fais mordre par un loup-garou ; enfin en supposant qu’il reste assez de toi pour que tu deviennes autre chose qu’un cadavre. » Elle acquiesça et il continua. « Eh, bien cette partie est vraie, ou partiellement vraie : ça n’arrive plus aussi souvent qu’autrefois. De nos jours, si un type se fait mordre, il fonce voir un docteur, fait nettoyer et désinfecter la plaie avec des antiseptiques, met à jour ses vaccins contre la rage et le tétanos, prend un peu de pénicilline et tout un tas d’autres trucs, et il ne lui arrive rien. Les miracles de la médecine moderne.

Avec la 2e partie les phrases et les paragraphes s’allongent et la prose se pose alors même que l’histoire s’accélère et que l’action se densifie : on entre dans le page turner et c’est tant mieux. Les personnages remettent en place les pièces de l’intrigue, mais on ne peut pas le faire en même temps qu’eux tellement ladite intrigue était initialement mal fagotée, à l’image du concept de Chasseur qui offre un dénouement plutôt frustrant (bonjour les incohérences scénaristiques si on se donne la peine de prendre un peu de recul pour réfléchir aux fausses pistes).

Et pour l’anecdote, je me demande si G. R. R. Martin n’a pas inventé le « paranormal porno » ? Franchement ce petit gros quadra qui transforme une adolescente vierge paraplégique en lycanthrope pour niquer comme des bêtes sous forme de bêtes (ah on m’informe dans l’oreillette que Philip José Farmer avait déjà fait mieux/pire auparavant)… sans commentaire ! Une novella agréable et vite lue, idéale pour se remettre le pied à l’étrier littéraire, mais aucunement mémorable car finalement assez inaboutie (sans même parler de la concurrence). Cela aurait pu (du ?) être un bon roman et cela aurait donné un bon épisode d’Au-Delà du Réel, de Supernatural ou de Grimm sinon un très bon film mais le World Fantasy Award a été généreux cette année là pour le récompenser d’un titre prestigieux :
– pour un connaisseur de polar, peu d’originalité : c’est sympa sans plus
– pour un connaisseur de fantastique, peu d’originalité : c’est sympa sans plus
– le mélange des genres est efficace, mais on a déjà vu mieux ailleurs
– et ceux qui le qualifient de précurseur de la fantasy urbaine connaissent bien mal l’histoire du genre… Mais comme pour eux les genres n’existent pas, cette inculture est assez logique.

 

PS1 :
La préface d’Emmanuel Chastellière est un peu bizarre… On sent le gars qui connaît son sujet et possède de la vista mais quel est l’intérêt de comparer G. R. R Martin à J. R. R. Tolkien et J. K Rowlings ?
– la pique sur l’Eragon de Paolini, était-ce nécessaire ?
– la pique sur les fans du TdF agacés par 19 années d’atermoiements, était-ce nécessaire ?
– parlez des liens entre Martin et la télévision, cela fait tâche quand on ne mentionne pas que l’adaptation de sa novella Sand Kings a lancé le reboot de l’excellente série Au-Delà du Réel
– la grande affirmation sur la fantasy urbaine qui aurait remplacé la fantasy dite classique, WTF !
– mesurer le succès d’une série à l’aune de la rapidité de la vente de ses droits d’adaptation, WTF !

PS2:
Le dossier sur G. R. R. Martin en fin de livre, c’était un succédané de page wikipédia avec des notes de bas de pages qui ressemblaient parfois à des placements commerciaux (franchement le renvoie à un numéro de Bifrost à paraître, c’est carrément dérouler le tapis rouge aux potos).

PS3 :
Le livre objet est réussi et la couverture d’Andrew Brase est très chouette, mais au final j’aurai bien vu les novellas de G. R. R. Martin regroupées dans un recueil chez Lunes d’Encre (Gilles Dumay n’aimait pas, donc c’est finalement Pygmalion qui l’a fait ultérieurement). Et oui, 15€ pour une novella aérée en poche, c’est chérot !

note : 5,5/10

Alfaric

Parce que notre avis n’est pas le seul qui vaille, quelle note mettriez-vous à cet ouvrage ?

 

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