C.J. Cherryh

Chanur, tome 1

Roman, science-fiction / space opera
Publié en VF en mai 1983 chez J’ai Lu
Publié en VO en 1982 chez DAW (« The Pride of Chanur »)

Personne à La Jonction n’a jamais vu de créature telle que l’étranger. Dépourvu de poils, de crocs et de griffes, il est le seul survivant de sa compagnie et l’unique représentant d’une espèce, inconnue jusqu’alors, maîtrisant le voyage spatial. En échappant aux dangereux kifs pour trouver refuge à bord du vaisseau hani l’Orgueil de Chanur, il ignore qu’il vient de déclencher une crise politique dont les répercussions pourraient bien ébranler tout l’espace connu…

Avec Chanur, la grande dame de la SFFF qu’est Carolyn Janice Cherryh livre un space opera classique mais solide ayant l’ambition d’être réaliste. Enfin pas si classique que cela car nous sommes dans les années 1980, et dans la population de l’eau a coulé sous les ponts depuis l’Occident triomphant du premier XXe siècle qui faisait la part belle à l’impérialisme, au colonialisme, au machisme et au racisme…

Elle fait donc la part belle à l’autre, à commencer par les femmes dans une Communauté Spatiale où 7 civilisations tantôt oxgéniennes (Hani, Kif, Stsho, Mahendo’sat) tantôt méthaniennes (T’ca, Chi et Knnn) cohabitent tant bien que mal et échangent pacifiquement à Jonction les marchandises de tout le cosmos :

– les Hani sont des lions bipèdes organisés de manière sophistiquée et conflictuelle en clan matriarcaux et patrilinéaires… L’auteur fait du féminisme par l’absurde avec une civilisation qui juge toutes les rôles importants comme hors de portés des mâles mâles jugés trop changeants pour être compétents, et ils sont des rois fainéants qui gèrent la maison sous le contrôle et la surveillance des femelles qui assurent la prospérité en naviguant à travers les étoiles et le pouvoir passe ainsi de tantes en nièces (d’où l’importance de la jeune Hilfy fille de Kohan et nièce de Pyanfar qui est appelée à un jour dirigé tout le Clan Chanur, et il faut un sacré paquet de pages pour comprendre cela)…

– les Kifs peut-être reptiliens sont ambitieux, cupides et belliqueux, et confondent allègrement commerce et piraterie (ce sont les méchants du cycle jouant le même rôle que les Klingons dans Star Strek)

– les Mahendo’sat manipulateurs sont l’espèce la plus proche des hominidés de part leur aspect simiesque, et ils se font un malin plaisir de jouer une politique de balance entre hani et kif pour avancer leurs pions et tirer leurs épingles du jeu (ils auraient pu récupérer le rôle jadis révolu aux Romuliens dans Star Strek s’ils n’y avait pas les Stsho)

– les Stsho sans doute inspirés des Dirdirs de Jack Vance dans le Cycle de Tschaï sont des hermaphrodites trisexués dont on peine à suivre les changements de personnalité, mais violemment xénophobes ils considèrent les reste du cosmos comme des inférieurs à soumettre ou à exploiter… D’ailleurs ils ont offert la technologie du voyage dans l’espace aux hani pour emmerder les Mahendo’sat et les Kifs !

– les T’ca sont des serpentiformes géants doté d’un cerveau matriciel divisé en 7 centres nerveux… la communication avec eux est compliquée, et je vous laisse le plaisir de découvrir comme l’auteure parvient à rendre cela dans les dialogues…

– les Chi qui ressemblent à des assemblages des bâtons fluorescents accompagnent toujours les T’cai, et les débats sont vifs pour savoir s’il s’agit d’un peuple, d’esclaves, de symbiotes ou d’animaux de compagnie…

– personne ne comprend les Knnn aux membres multiples et hautement velus, mais ils disposent des technologies les plus avancées de la galaxie donc personne n’oserait aller se frotter à eux (pas mêmes les Kifs les plus expansionnistes)…

Un ennui ne vient jamais seul.

Dans cet univers les humains sont les aliens, et nous suivons les heurs et malheurs de Tully dernier survivant de sa mission d’exploration qui plus qu’un homme-objet et presque un McGuffin que se disputent chaque faction qui veut pour elle seule les informations qu’il pourrait révéler sur l’humanité. Il s’est échappé des geôles d’un vaisseau kif, et c’est complètement perdu qu’il rejoint « L’Entreprise » du Capitaine Kirk, euh pardon « L’Orgueil de Chanur » du Capitaine Pyanfar (parce qu’il vu Hilfy rire et c’est l’attitude la plus humaine qu’il ait rencontré dans l’espace de la Communauté). Nous suivons donc la cavale intersidérale dans un huis clos, avant d’aborder les conflits internes à la société hani où toutes ses rivales attendent impatiemment que son fils Mahn renverse son frère Kohan, et tout est raconté du point de vue de Pyanfar 50 % princesse marchande 50 % strong independant woman flibustière qui nous livre ses pensée et ses sentiments :
que va-t-elle bien faire d’un mâle étranger sans griffes, sans crocs et sans fourrure ? et que va-t-elle faire d’un mâle tout court qui risque bien de foutre la merde dans son équipage de femelles ? Le fait d’inverser les présupposés habituels où l’homme est la mesure de toutes choses est très bien rendu et plusieurs passages ne sont pas rappeler la saga de La Planète des singes (sauf qu’on remplace les primates par des félins), car Tully fait tout pour montrer qu’il appartient à une espèce intelligente et compétente dans le domaine spatial, et la communication s’avère très très compliquée….

Dans le rétroviseur de l’auteure j’ai reconnu Robert Heinlein et sa SF réaliste et humaniste pour lui rendre hommage et Jack Vance dont elle détourne le l’exotisme et le machisme pour les brocarder. Évidemment ici difficile de retrouver la poésie du Cycle de Morgane, mais j’ai retrouvé les défauts de ses qualités : elle n’a pas son pareil pour mettre en scène une mentalité étrangère, mais du coup c’est compliqué d’avoir des explications pour nous autres lecteurs (merci aux appendices qui permettent de s’y retrouver) car les personnages ne se donnent pas la peine d’expliciter les us et coutumes des sociétés dans lesquels ils évoluent qui pour eux sont naturels (et cela s’applique également aux tenants et aux aboutissants du récit : heureusement qu’ici les personnages et les enjeux sont simples, sinon cela aurait été difficile à suivre !). Chez Robert Heinlein c’est plus facile car les personnages sont humains donc on peut comprendre leurs motivations, leurs espoirs et leurs peurs sans qu’on nous les explique et il a toujours été pédagogique pour tous les aspects techniques, mais là avec C.J Cherryh on Hard SF à la fois technique et exotique et Space Opera aux allures de roman d’aventure maritime donc c’est moins clair…

 

Gros potentiel, mais il manque quelque chose pour passer un cap. Je crois que cela se joue sur les dialogues car finalement il y a assez peu d’interactions entre l’héroïne, sa famille, son équipage, ses alliés et ses ennemis : tout est raconté du point de vue de Pyanfar, et entre très nombreux passages en sabir, les expressions idiomatique extraterrestres qu’on ne peut pas comprendre, les problèmes de tablettes traductrices humain / hani et les modes de communications méthaniennes que personne ne comprend y compris Pyanfar ça manque clairement de coolitude, de fluidité voire de clarté. Après c’est peut-être aussi générationnel : on veut donner un seconde souffle au space opera vintage, mais on le fait à l’époque de l’émergence du cyberpunk qui va influence le genre pour donner naissance au New Space Opera dont les Cantos d’Hypérion de Dan Simmons sont un peu le porte-étendard… Ou un souci de sensibilité car je surkiffe les sagas Vorkosigan, Babylone V, et Farscape qui avait les mêmes ambitions (et parfois ont pioché chez l’auteur américaine)…

 

PS : le résumé du tome 1 parle de femmes-louves… ça arrive aux éditeurs de lire leurs livres ?
Décidément cette série n’a pas été gâtée en VF (qui n’est qu’une petite partie d’une saga bien plus grande quasiment inaccessible en VF elle : l’univers de L’Alliance-Union) : entre les illustrations de couverture hors-sujet, les 4e de couverture erronés ou mensongers, les titres pas très inspirés et l’absence de numérotation des tomes c’est du boulot bâclé ! Chez l’éditeur J’ai Lu on a donc Chanur / The Pride of Chanur, qui est un roman indépendant et qui se suffit à lui-même, on a une suite en 3 parties intitulées L’Épopée de Chanur / Chanur’s Venture, La Vengeance de Chanur / The Kif Strike Back, Le Retour de Chanur / Chanur’s Homecoming (vous aurez remarqué le jeu de mot avec l’épisode V de Starswars que personne n’a vu chez J’ai Lu), et une suite « next generation » appelée L’Héritage de Chanur / Chanur Legacy… Si on avait eu un peu de bon sens, la série aurait dû être nommée ainsi : tome 1, L’Orgueil de Chanur ; tome 2, Le Retour de Chanur ; tome 3, L’Épopée de Chanur, tome 4 La Vengeance de Chanur, et tome 5, e de Chanur et la pour raccord avec le contenu… Et si vous ne voulez pas hanter les bouquinistes, préférez les 2 intégrales parues aux Nouveaux Millénaires.

note : 6,5/10

Alfaric

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